05.11.2009

Les soirées d’Istanbul


Tous les dîners furent animés de vives conversations politiques, notamment éclairées par les connaissances de Marc Semo, grand reporter à Libération, spécialiste de la Turquie. Ou d’intellectuels turcs présents, tel Ahmet Soysal, philosophe et traducteur de poètes turcs en français et de poètes français en turc. Les entendre plongeait dans la fascinante complexité de la vie politique turque, comme de toute la région. Je ne saurais rapporter correctement les propos échangés, mais j’ai demandé à Marc « Dis-tu cela dans tes articles ? Pourquoi les journalistes ont-ils souvent des choses passionnantes à raconter en privé, et pourquoi ne lit-on pas ces choses dans la presse ? » Il a vaguement argué qu’on manquait de place dans les journaux.

Marianne.jpgEn ce qui concerne la question un peu plus abordable des relations entre la France et la Turquie, je peux résumer sa thèse, qu’il développe avec beaucoup de clarté : la méfiance qui s’est récemment très accentuée en France vis-à-vis de la Turquie tient à un certain effet de miroir entre les deux pays. La révolution kémaliste, et son instauration d’un régime « jacobin », s’inspira directement de la Révolution française. Le culte de Kémal Atatürk correspond à celui de Marianne, selon Marc, en moins glamour.
mustafa-kemal-ataturk.jpgEncore que, dirais-je. Ce beau visage aux yeux bleus, partout exposé, séduit toujours les femmes (des jeunes filles à la sortie de Tünel m’ont accostée l’autre jour, elles vendaient des images de lui sur papier glacé) et sans doute les hommes aussi, par son côté féminin (ne dit-on pas qu’il était homosexuel ?)

Et je songe que la laïcité de la Turquie, comme celle de la France, s’est construite sur une volonté violente de détruire Dieu, et de le remplacer par le culte d’une lumière certaine, héritée des Lumières mais fondée sur bien des ténèbres idolâtriques. Le kémalisme est aujourd’hui fort menacé, comme on le sait, par l’islamisme. Et ce retour de la question de Dieu, et du sang qu’il pourrait faire couler, selon une logique maistrienne qui ne peut que hanter secrètement le citoyen laïcisé dans la violence, inquiète évidemment, voire épouvante, le Français éclairé comme le Turc éclairé.

« Le prêtre et le chevalier français sont parents, et l’un est comme l’autre sans peur et sans reproche » écrivait Joseph de Maistre dans Les soirées de Saint-Pétersbourg. Mais le Français aujourd’hui peut être inquiet, car contrairement au Turc, il a perdu son « sans peur et sans reproche ». J’ai oublié les pourcentages exacts que donnait Marc Semo, mais une enquête indique qu’une infime minorité de Français se disent prêts à mourir pour leur pays, alors que presque tous les Turcs, qui sont encore pleins de force vitale, s’y déclarent prêts.

Être prêt à mourir pour son pays, c’est aussi, spécialement quand on est écrivain, être prêt à mourir, au moins symboliquement, sur le plan de la visibilité, pour sa langue. L’état de la littérature française, en pleine collaboration avec le marché, idolâtre des prix « littéraires » et des médias devant lesquels elle s’agenouille, dit assez la culpabilité sans fin dans laquelle se roulent nos élites, et leur passion de se tromper politiquement, qui n’a fait que s’accentuer depuis la débâcle de 1940, mais dont il faut chercher les racines dans la fondation sanglante de notre République. (Mais voilà qu’aujourd’hui Orhan Pamük, contaminé lui aussi par la vanité moderne, inonde les librairies turques de son dernier livre… traduit en anglais !)

C’est un miroir très embrouillé que nous tendent les Turcs. Bien entendu la France et la Turquie ne sont pas le reflet l’une de l’autre, mais l’Histoire que nous partageons depuis des siècles et qui tend à nous remettre de nouveau face à face, rend tout possible, le meilleur comme le pire. Que faire ? Je fais mienne complètement la proposition, scandaleuse pour les hommes sans foi, de Joseph de Maistre dans l’ouvrage déjà mentionné :

DSC08991.JPG« Nous connaissons bien peu les secrets du monde spirituel, et comment les connaîtrions-nous, puisque personne ne s’en soucie ? Sans vouloir m’enfoncer dans ces profondeurs, je m’arrête à la proposition générale : que jamais il ne sera possible de prouver qu’une nation a prié sans être exaucée ; et je me crois tout aussi sûr de la proposition affirmative, c’est-à-dire : que toute nation qui prie est exaucée. (…) Prions donc sans relâche, prions de toutes nos forces, et avec toutes les dispositions qui peuvent légitimer ce grand acte de la créature intelligente : surtout n’oublions jamais que toute prière véritable est efficace de quelque manière (…) impossible de prier Dieu sans se mettre avec lui dans un rapport de soumission, de confiance et d’amour ; de manière qu’il y a dans la prière, considérée seulement en elle-même, une vertu purifiante dont l’effet vaut presque toujours infiniment mieux pour nous que ce que nous demandons trop souvent dans notre ignorance. Toute prière légitime, lors même qu’elle ne doit pas être exaucée, ne sélève pas moins jusque dans les régions supérieures, d’où elle retombe sur nous, après avoir subi certaines préparations, comme une rosée bienfaisante qui nous prépare pour une autre patrie. »

image (agrandissable) : Le Jugement dernier, mosaïque de la basilique Sainte-Sophie, Istanbul