06.11.2009

De vive voix

La première fois que j’ai parlé en public, j’avais treize ans, je réfutais le communisme de mes parents, je me disais anarchiste – à ma façon, bien entendu, car y a-t-il d’autre façon d’être anarchiste ? Mon père me dit « si tu veux, viens à la réunion du parti, tu expliqueras ça aux camarades ». Je me souviens des têtes incrédules des camarades assemblés dans le café-restaurant de Moussours, le chef de la cellule, tandis qu’une gamine impubère leur expliquait leur erreur, et surtout sa vision de la liberté, qui exigeait de ne faire allégeance à aucun système. Sans être pour autant individualiste, car ma vision comprenait un temps où chaque homme serait capable d’une telle liberté, et donc de vivre harmonieusement avec autrui et l’ensemble des autres sans qu’il soit besoin de réglementer la vie. En fait j’étais déjà chrétienne, chrétienne de la seconde venue, sans le savoir.

L’autre jour pendant ma conférence à l’université d’Istanbul, devant près de cent cinquante étudiants et quelques professeurs, j’ai observé leurs visages, enchantée de la fraîcheur que j’y voyais. À la fin, l’une des jeunes filles qui est venue me voir a collé sa joue contre la mienne pour nous prendre en photo avec son portable. Tous ces jeunes Turcs entendaient et parlaient le français, étaient pleins de gentillesse, de joie, et dénués de toute morgue. Je leur ai parlé de l’union de la chair et de l’esprit, de la nécessité de ne pas les dissocier, de ne pas dissocier non plus le discours et la vie, je leur ai parlé de la liberté, de la vérité, j’ai évoqué en passant Mevlana (Rûmî) et le christianisme. Quand, ainsi que je l’ai fait souvent ces derniers mois, je vais parler de Dieu à des chrétiens, nous entrons en enchantement de partager Dieu ; là je n’ai pas prononcé son nom mais nous avons tous compris qu’il était là, de les regarder il me venait, et de moi il revenait vers eux.

Quelques heures après, je devais parler à l’Institut français. Au dernier moment, j’ai décidé de faire plutôt une lecture. J’ai parlé quinze minutes peut-être, puis j’ai lu La Dameuse, en sautant quelques pages pour ne pas déborder sur le temps mais de façon à ce que soit comprise l’histoire entière, des premiers mots (« La neige ») aux derniers (« à l’aube »). Et en devant contenir mon émotion, souvent. Quand je me suis arrêtée, il s’est passé quelque chose que je n’avais jamais vu. J’ai relevé la tête et regardé mes auditeurs, la petite assemblée qui se trouvait là dans la médiathèque de l’Institut et n’avait pas fait un mouvement pendant toute la lecture. Ils me regardaient intensément, toujours sans bouger. Silence total. J’ai continué à les regarder, leurs yeux brillaient, je ne sais pas, c’était comme si nous étions tous en lévitation dans un univers en cristal. Je me disais qu’il fallait que je rompe ce charme, que je ne laisse pas durer cette sorte d’hommage involontaire, mais moi non plus je n’arrivais pas à faire ou dire quelque chose. Finalement un monsieur a dit, sans bouger, « c’est magnifique ». Puis le silence a repris. J’ai fait effort, j’ai dit des mots, en essayant de faire comme si de rien n’était, pour que tout redevienne normal. Ils continuaient à me regarder sans bouger ni rien dire, alors j’ai fini par dire qu’il devait être l’heure, Anne, la directrice de l’Institut, a dit qu’on ne l’avait pas vue passer, et tout le monde a pu se lever et s’en aller.