06.12.2009

Crie la lumière, soi


Une minuscule métisse de deux ans remonte la travée en trottinant, dans son manteau rose. Un garçon de six ans la suit, appliqué à poser ses pieds, pas après pas, entre les lignes des carreaux du sol. Sur leur passage, un sourire s'allume dans tous les visages. Avec quelques autres enfants, ils viennent d'apporter les lumières, bougies rouges, et les hosties, à l'autel. En quelque sorte, de crier dans le désert, c'est-à-dire de briller par leur présence, au sein de cette humble église environnée du grand spectacle criard du monde et de ses faux maîtres (cf dernière lecture du jour). Car ce sont eux, ces petits, qui sont la raison, la vie, et la raison de la vie.

Quand les prêtres ont tendu leurs mains au-dessus du pain à consacrer, j'ai pensé : imposition de la lumière. « Cette lumière qui attaque les corps et les révèle », lit-on dans ce bref et excellent texte sur Le Caravage.


לֶךְ־לְך

« Va vers toi », « fais de ta vie une marche vers la lumière », conclut ici cette étude kabbalistique de l'ordre donné par Dieu à Abraham. Le vrai soi, c'est la lumière.

Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ Λόγος, καὶ ὁ Λόγος ἦν πρὸς τὸν Θεόν, καὶ Θεὸς ἦν ὁ Λόγος.

« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu », annonce saint Jean.

Archè signifie le commencement, mais aussi le commandement. De même qu'au début de la Genèse, èn archè, Dieu dit « que la lumière soit », et la lumière fut.
Logos signifie le Verbe, la Parole, et aussi la Raison.
Pros suivi de l'accusatif signifie auprès de, mais aussi vers, devant, en présence de.
Le verbe qui initie et commande (agit, crée), est auprès de Dieu, est tourné vers Dieu, se tient devant Dieu, est présent face à Dieu. Toute vraie parole vient de la source directe, Dieu, et se tient face à lui.

Par la Parole tout est engendré, egeneto, dit Jean, et sans elle rien ne fut.
La Parole est enceinte, et ce qu'elle engendre, c'est la vie-lumière. En la Parole était la vie, dit Jean, et la vie était la lumière des hommes.

La lumière était dans les ténèbres, ajoute-t-il, et les ténèbres ne l'ont pas saisie. Il emploie le verbe katalambano, qui signifie saisir, s'emparer de, et aussi maîtriser, et aussi comprendre. Les ténèbres ne peuvent ni s'emparer de la lumière, ni la maîtriser, ni la comprendre. « Le monde ne l'a pas reconnu », dit Jean, quelques versets plus loin.

La parole-vie-lumière des hommes est entourée des ténèbres des discours faussés, mais elle est indemne. Et il est toujours possible à l'homme de franchir les ténèbres pour aller vers elle, de se laisser tomber (de s'abandonner) devant elle, de se coucher sous son ombre, et de gagner sa naissance de Dieu, l'immaculée conception de qui accueille pleinement la Parole.

Accueillir le Verbe, naître de Dieu, aller vers la Lumière : même mouvement trinitaire.

C'est pourquoi Jean l'Évangéliste poursuit en évoquant Jean le Baptiste, celui qui vint « pour rendre témoignage à la lumière », celui qui crie dans le désert et vous annonce, aujourd'hui même, toujours.


13.11.2009

Domaine du sang

 

Comme les pilleurs de lettres, les sans-vie, pilleurs de vie,
Éclatent par le milieu de l’époque et tous leurs mots-entrailles
Se répandent dans leur champ de Judas, comme il est dit
Aux Actes des Apôtres, parole vraie, lue
Deux mille ans plus tard, comme la mienne.

Par le milieu à fric de l’édition, la presse avide
De sensation et d’éphémère, les foules sentimentales
De la rengaine, aveugles, leur bandeau rouge sur les yeux.

Ma vie unique, ma vie splendide, ma vie d’aventure profonde,
Infinie, par amour je la vis, l’invente, vous la livre en acte et en parole,
Ô cœurs humains, en purification.


07.11.2009

Terre, Lazare, Arslan

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Ma langue est de la terre, que je bêche, retourne à pleines mains, pétris, arrose, où je façonne des blocs qui durcissent au soleil, dont je construis un palais fantastique, vivant, évoluant, toujours plus plein de ciel, composant l'être que je suis, serai, vais. Je suis immortelle, à jamais je vis, je vivrai dans ce palais où Dieu vient m'épouser.
Cet après-midi parlé avec Lazare de peinture, de photographie, d'écriture. Non pas en une conversation cultureuse mondaine, non pas de l'œuvre de tel ou tel, mais de la pratique. Puisqu'il écrit, puisqu'il peint, puisqu'il est photographe, l'était avant de se retrouver à la rue. La vie réelle. Consacrée et concrète, dans la question toujours de la survie, du loyer à payer, de la nourriture à trouver, du temps où dormir, du temps où se réveiller, du temps où travailler.
Arslan me parle, nous partageons la même vie. À peu de lettres près, Lazare. En ce monde schizophrénique, l'art ouvreur de portes et de fenêtres par où sortir de la mort, passer dans le royaume.


oeuvres d'Arslan : "Schizophrénie" et "Pessoa"


Arslan. Faire voir l'homme

DSC08853.JPGDSC08854.JPGDSC08855.JPGDSC08860.JPGDSC08863.JPGDSC08864.JPGDSC08869.JPGDSC08870.JPGDSC08871.JPGDSC08875.JPGDSC08877.JPGDSC08878.JPGPascal ; Nerval ; Maupassant ; Pessoa et Walser ; Strindberg ; Nietzsche ; Messiaen ; Xenakis ; Kafka ; Pound ; Prokofiev ; Lautréamont. Oeuvres de Yüksel Arslan photographiées à santralistanbul. (cliquer sur les images pour les voir en grand)

"Dans un temps fatigué, Arslan ne se résigne pas à perdre sa foi
en l'homme. Il explore, à travers une œuvre encyclopédique, le
chemin douloureux de l'art qui nous a fait errer de longs siècles
à la recherche de nous-mêmes. Il produit des documents qu'il
nomme des "artures" - à mi-chemin entre peinture et écriture.
Il travaille avec des couleurs naturelles. Sur des séries qui
représentent des années et des années de lectures,et touchent
à la préhistoire,à l'histoire sociale,à l'art,à la poésie,à la pensée,
aux sciences. Et il faut à Arslan une force peu commune pour
ainsi parcourir toutes les époques,et fabriquer son propre outil.
(...)
Arslan n'est pas un doctrinaire, mais un témoin. Il a lu des
centaines et des centaines de livres pour rencontrer en
l'homme un être menacé, fragile, instable. Il le débusque dans tous ses états,dans tous ses ébats.Il se penche sur l'esprit qui souffre comme
d ' autres se battent pour que l'on n'oublie pas les torturés,les massacrés,les enfermés.Les failles du système nerveux sont justement des fenêtres où l'on peut regarder la vie nue, des meurtrières à travers lesquelles l'on peut guetter la progression du seul ennemi qui vaille,la mort.
On s'est trop habitué à mettre en vitrine dans nos têtes un homme
d'opérette. On a trop macéré dans une vie culturelle aseptisée. Les
artistes eux-mêmes, pourtant chargés d'être des phares, de lever les
coins du voile,d'être vrais et de tout dire,s'en tiennent le plus souvent
à des images flatteuses d'un produit publicitaire. Il faut bien vivre,
disent-ils en enjolivant à tout va. Ce qui rend Arslan furieux : « Ils
n'osent rien. Avec leur puritanisme à la con ! »
Eh, bien, l'art, lui, Arslan le fécondera à nouveau. Dans une étreinte
sauvage.Il n'est pas là pour donner des explications,surtout pas pour
faire une œuvre de vulgarisation: le propos d'Arslan est une prise en
charge artistique.Sans concession.
On a parlé à son sujet d'art brut,c'est de l'art brutal.
Et le résultat est un émerveillement.
Arslan me fait penser à ces moines enlumineurs, ces copistes, ces
calligraphes qui, coloriant leurs miniatures au fond de leur cellule,
ramènent toujours les usages et les mœurs de ces siècles obscurs sur
fond d'or. Si on lui montrait ce côté religieux, Arslan éclaterait sans
doute de son grand rire ventral qui le secoue jusqu'aux larmes. Et
pourtant quelle impression de clarté, de beauté quand nous pénétrons
dans l'exposition qui réunit à Paris pour la première fois les 87 artures
de la série,c'est comme si cette œuvre constituait un endroit où l'on se
recueille devant nos tourments : cathédrale, mosquée ou édifice
rabelaisien ? Je souhaite à chacun de rencontrer cette lumière première,
qui ruisselle d'une fraternité universelle,qui brille d'intelligence.
Car notre temps de servilité a besoin de cet esprit libre. "
Jacques Vallet

texte inclus dans ce document : Arslan.pdf trouvé sur le site des Editions Hermaphrodite, ici

Arslan.jpg(cliquer pour lire)

Arture, c'est le mot plein de chair, de geste, de vie, inventé par Arslan pour dire ce qu'il fait : faire voir l'homme, dans les deux sens.

J'ai photographié une toute petite part de son travail sur les auteurs et musiciens, mais on voit aussi à santralistanbul ses fantastiques séries sur le capitalisme ou les maladies mentales.

une vidéo sur cette rétrospective : ici

un article de Marc Semo sur l'art à Istanbul aujourd'hui : ici


20.09.2009

La fin et le début

 

Lu Netherland, de Joseph O’Neill. Étonnant que ce roman tant vanté par Barack Obama se termine par un renoncement à l’Amérique. Tout ce que j’ai aimé y retrouver : le cosmopolitisme et la folie douce et dure de New-York, le Chelsea Hotel (où je vécus jadis quelque temps très vivant), la correspondance, via l’ange, de cette ville avec Istanbul, tout cela, évoqué avec force, finalement abandonné au profit de la morne valeur-refuge du couple-avec-enfant plan-plan (avec le soutien de la conseillère conjugale !) et d’une Europe tout aussi perdue que l’est New-York après le 11 septembre, mais paraissant juste moins risquée.

Signe que les plus paumés, aujourd’hui, sont bien ceux qui hier dominaient, qui semblent encore dominer mais ne trouvent qu’à se replier sur leur monde de plus en plus petit, de plus en plus s’effondrant sur lui-même : à l’instar de ce financier et de cette avocate, ils sont en réalité à la recherche de la vie chez des personnes qui leur sont socialement inférieures et qui pourtant les délaisseront, leur resteront inaccessibles. Signe que leur temps est derrière eux, même si cela n’apparaît pas encore clairement.

Pas étonnant, donc, que Barack Obama ait aimé ce livre, en fait. L’Amérique dont il a hérité dépasse les possibilités des Blancs dominants, demande un dépassement de leurs valeurs, du rêve américain ; et sans doute son être est-il partagé entre leur mélancolie et le désir d’accompagner la renaissance si risquée de son pays, travaillée par des forces souterraines inquiétantes.

La reconstruction par le cricket, sport d’équipe aux règles complexes, qui peut dans le roman être lue comme une tentative de convoquer à la fois la rugueuse réalité et le rêve, le passé et l’avenir, et les hommes de diverses origines, s’avère insuffisante. Ce qu’il faudrait, c’est à peine si les dernières lignes osent l’évoquer. Regarder le visage de ses proches, entrer timidement dans l’amour… c’est encore le stade de la vision confuse dans le miroir, mais ce peut être un début, c’est le très simple et pas si simple début.

14:55 Publié dans ARt de lire | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature

01.09.2009

Brèves notes sur la littérature autour de « Trois femmes puissantes », de Marie NDiaye

Je ne peux pas lire ce qui gêne ma contemplation permanente – c’est-à-dire presque toute la littérature d’aujourd’hui. Bien entendu il n’est pas nécessaire qu’un livre parle de Dieu pour que Dieu y soit présent. Par exemple, Il n’est pas absent de Palestine, le roman incisif, brûlant, doux, terrible, d’Hubert Haddad, que je viens de lire en poche. Non pas seulement parce que l’action se passe en Terre Sainte, mais parce que Hubert Haddad, qu’il soit croyant ou non, est un soleil noir, un poète imprégné des choses de Dieu. Elles sont dans son sang, c’est ainsi, et si le fait qu’il soit juif suffisait à l’expliquer nous ne verrions pas tant de juifs médiatiques spirituellement ignares et opaques.

Page 214 de Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye, il est écrit : « Il se sentit soudain fatigué de cette France provinciale ». C’est cela, oui. Quand je l’ai lu, cela faisait quelque temps déjà que je survolais les pages, pour pouvoir continuer. Comme, à peu près, le remarque vers le début du livre le gros méchant africain, en Europe on passe son temps à s’entre-gratter le nombril et à couper en quatre les ailes des mouches qui tournent dans la cuisine – enfin j’extrapole, ce n’est pas dit comme ça dans le livre, mais c’est ce à quoi me fait penser ce à quoi s’emploie le talent certain de cette romancière et de bien d’autres, ce à quoi ce à quoi, quoi ? Comme croasseraient ses hitchcockiens oiseaux, noirs comme le féminin continent. Ce à quoi l’Europe est livrée, ses évangiles que sont les magazines féminins, qui ont contaminé la presse générale et pour lesquels toute rentrée littéraire semble se faire, avec leur incontinent psy-psy, qui que quoi sans doute se lâche dans l’incontinence du personnage de ce roman, qui fait pipi sous elle à peine changée de continent. Ah l’état d’esprit de l’Europe : Waterloo ! morne plaine !

Presque immanquablement, je vois le contraire de ce que voient ces gens qui font des critiques dans les journaux. L’écrivain qui m’a l’autre jour copié-collé par courrier son admiration quelque peu forcée, cet homme du « milieu » a vu dans ma nouvelle L’exclue (récemment rééditée en poche avec Le carnet de Rrose et Sept nuits) une expérience de la souillure. Quel esprit tordu peut voir dans la pureté la souillure ? L’esprit de ce temps, tout simplement, qui sans cesse commet le péché irréparable, le péché contre l’Esprit, qui est de confondre les valeurs. L’exclue est le récit d’une ascèse. D’un chemin de dépouillement personnel, de renoncement au monde, de passage du temps à l’éternité. Par le feu, non par la souillure (une ascèse par la souillure ne peut être qu’une ascèse avortée). Dieu est présent entre chaque mot de mes livres érotiques.

Et mon intérêt pour le livre de Marie Ndiaye s’est pleinement éveillé dans sa troisième partie, l’histoire de Khady Demba, qui dit : « De quel droit l’incluait-il dans ce sentiment d’abjection qu’il éprouvait, lui, parce qu’il n’avait pas sa force d’âme ? » Comme souvent, c’est la fin de ce roman qui rétroactive toute sa lumière sur le reste, comme si le reste n’avait été que le nécessaire chemin pour parvenir à elle. Et c’est bien ainsi que fonctionne le roman, en effet, tout véritable roman. Le chemin paraît parfois trop long, ou terne, ou encombré (je pense aussi bien à La possibilité d’une île qu’à Forêt profonde), et la fin n’en est pas vraiment une (je pense à L’Amérique). Parce que le roman, quand il se met à être vraiment vivant (et non plus montage de scènes), eh bien vit et évolue en être vivant, selon le même processus. Et voilà, la vie quand nous ne l’arrêtons pas, cherche le désert, l’ascèse, le passage. Nous y sommes, Khady s’est « ensablée dans la ville désertique ». Je brûle en écrivant ces mots, je tremble de joie. « Et cependant son esprit était clair et vigilant », écrit Marie Ndiaye, dont je finis de lire le livre tout en écrivant à mesure ces mots. Oui, oui, tout à fait. Khady maigre et fiévreuse comme aussi Falastin, la jeune femme du livre d’Hubert Haddad, comme Marie l’Égyptienne que conta Jacques Lacarrière. Fabrication des échelles au fond de la forêt, mendicité, destruction, ça y est voilà la fin du livre, à la fin de toute façon le dernier reste c’est l’amour.

25.05.2009

À Gérard, Paul, Arthur… aux apôtres du verbe

Je suis la Lumineuse, l’Épouse, la Consolée,
Les violons d’été, ô millions d’oiseaux,
Toute constellation avec la mer allée
Porte le Verbe au sein de mes pensants roseaux.

Suis-je Alpha ou Vénus ? Élisée ou Marie ?
Mon flanc a saigné rouge au secret de l’amour
Et j’ai donné ma bouche où quelquefois varie
La couleur de la vie à la tombée du jour.

Au matin du tombeau, toi qui m’as retrouvée,
Soulève un par un les voiles de l’aurore,
Qu’advienne le pays, et se révèle encore

Finie l’enchanteresse et néante rêvée.
Dans la résurrection tant attendue du monde
Je vois l’huile de Dieu voguer au fil de l’onde.

08.05.2009

Par la vie

La parole de Dieu n’est pas de la littérature.
Elle est, cela suffit.
Nulle critique n’y a prise.
On n’y monte qu’à mains nues,
Par la vie.
Elle est, totale et finie, sans fin.

05.05.2009

Aux limaçons désabusés : Dieu n’est pas gris, Il vous fait dire

Mon immeuble est sympathique. Quand nous avons des livres en trop, les uns ou les autres, nous les déposons devant la loge de la gardienne, et se sert qui en veut. De retour des courses, à l’instant, je trouve parmi quelques ouvrages Antigone d’Henry Bauchau, un dossier Trakl par Jean-Michel Palmier, et La part manquante, de Christian Bobin. Je les prends, ne les ayant pas lus. En quatrième de couverture de ce dernier petit livre, je lis ces mots épouvantables de Bobin – et j’en parle car il me semble que pas mal de chrétiens s’abusent avec cet auteur :

“C’est par incapacité de vivre que l’on écrit. C’est par nostalgie d’un Dieu que l’on aime. Un livre, c’est un échec. Un amour, c’est une fuite. Nous ne pouvons entreprendre que de biais, nous ne pouvons vivre que de profil. Nous ne sommes jamais où nous croyons être. Notre désir est voué à l’errance. Notre volonté est sans poids.”

Eh ben. Bienvenue chez les morts-vivants, les limaçons désabusés, les filets d’eau coulant dans un lavabo bouché ! Bon, quand même, juste après, il corrige un peu :

“Parfois quand même, on approche quelque chose. Parfois quand même on reçoit des nouvelles de l’éternel. Le battement des lumières sur un visage. La tombée de la foudre dans une encre.”

Eh ben mon Christian, tu vois que tu pourrais, si tu voulais ! Pourquoi “parfois” ? Pourquoi pas “tout le temps” ? Allons mon ami, à croire que tu veux déprimer même Jésus ! Lis Nietzsche, si ta plaine chrétienne est si morne ! Ah mais quel ennui, tous ces écrivants gris ! Et plus grand est l’ennui si en plus, ils veulent parler d’esprit. Vous ne savez pas que le Christ vous a donné la vie, et pas la petite vie oblique et impuissante, non, la vie surabondante ! Je veux bien que vous ne grimpiez pas au ciel tous les jours, mais alors allez faire un tour dans les gouffres, les jungles, les mathématiques, que sais-je, risquez-vous, faites quelque chose de vous, remuez-vous, réagissez, bon sang de bon sang ! Ah tiens, je crois que je préfère encore le Delerm, lui aussi il est bien gris de chez gris, mais au moins il embarque pas Dieu dans sa grisaille. Je crois que je préfère n’importe quel best-seller à la noix, qui au moins n’a pas la prétention de produire une petite musique spirituelle, qui au moins n’a pas ce mensonge de faire croire que la vie est si peu de chose. C’était bien la peine que le Christ meure sur la croix pour nous donner l’amour, la béatitude et la vie éternelle !

03.05.2009

La Vision de Gauguin, au son rouge du cor de chasse

"Je ne pouvais pas parler, j'avais des larmes dans la gorge, aussi m'employai-je à imiter le son du cor de chasse, pour ne pas rester silencieux." Franz Kafka, Description d'un combat

Oui, c’est bien lui, Paul Gauguin, là, en bas à droite du tableau, en prêtre, tonsuré, paupières baissées, en vis-à-vis secret avec son autre lui-même secret, cette jeune femme enfantine, là en bas à gauche de la scène, les yeux fermés, la bouche sensuelle, le visage doucement éclairé, les mains jointes en un geste aussi candide que fervent, oui c’est bien lui aussi l’ange et l’homme en combat, troisième terme du triangle.

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Entre eux deux, le prêtre et la femme doucement intérieurs, les casques de la mort, aveugles, ces deux coiffes raides à grands rubans qui étaient des coiffes de deuil, et puis cette autre femme aussi, de profil, vive, corps en avant, boucle polissonne sur le front (qui pouvait signifier paraît-il “prête à marier”), traits fermés quoique plaisants, extravertie et triviale.

Voici donc l’arène, verticale et rouge, sol y sombra, cour et jardin, partagée à l’oblique par une route qui est un fleuve obscur qui est un pommier, avec grande feuille-oeil comme rétroviseur. Frontière entre ce monde et l’autre, l’autre où se tient le prêtre peintre, tronc que chevauchent les ailes plombées, tombantes, de la mort. Voici donc, de ce côté du monde, les faces closes des bonnes femmes repliées sur là où ça se passe, tout au fond de l’être ; et aussi la vache, dérisoirement petite, pauvre bête de peu en regard de l’autre animal à quatre pattes que forme, du côté de l’Invisible, le corps-à-corps spirituel aux ailes d’or déployées vers le haut.

Paul Gauguin vient d’entrer véritablement dans son art. Désormais toute sa vie sera la poursuite de ce combat spirituel qui est aussi un combat d’amour, d’échange sensible entre l’être de savoir et l’être de coeur, entre l’esprit et la chair, combat sans vainqueur ni vaincu mais non sans blessure. Tu es mort au combat, Paul, pas encore sûr peut-être d’être parvenu à l’aube, d’avoir fait la paix avec l’ange, cet ange qu’incarna sans doute ta fille bien-aimée, Aline, à qui tu voulus expliquer l’affaire du démon qui se tient au chevet du lit de la femme, dans une autre de tes toiles capitales, mais qui mourut avant de pouvoir lire ce que tu lui avais écrit. Elle est morte loin de toi et tu t’es promis de te donner la mort, mais moi je suis vivante et je t’ai entendu.

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