08.09.2008

Joseph Ratzinger-Benoît XVI, « Jésus de Nazareth » (5, la prière du Seigneur)

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Le Notre Père veut former notre être, il veut nous mettre dans les mêmes dispositions que Jésus.
(…)
Cela veut dire qu’il plonge dans une grande profondeur, au-delà des mots. Il englobe toute l’étendue de l’humanité de tous les temps
(…)
Grâce à leur union intime avec le Seigneur, les grands priants de tous les siècles ont pu descendre dans les profondeurs au-delà des mots
(…)
Ainsi, le cœur de chacun s’ouvrira et il verra comment le Seigneur veut à ce moment prier avec lui.
(…)
Le père Hans Peter Kolvenbach parle dans son livre d’exercices spirituels d’un starets orthodoxe qui ne pouvait s’empêcher « de faire réciter le Notre Père en commençant par le dernier mot, afin qu’on devienne digne de clore la prière avec les paroles initiales :
« Notre Père ». De cette manière, déclarait-il, on prend le chemin pascal : « on commence dans le désert avec la tentation, on retourne en Egypte, on parcourt à nouveau le chemin de l’Exode, par les stations du Pardon et de la manne de Dieu, pour arriver grâce à la volonté de Dieu dans la Terre promise, le Royaume de Dieu, où il nous communique le mystère de son nom : ‘Notre Père’ ».
(…)
Ce qui a commencé avec le Buisson ardent dans le désert du Sinaï s’accomplit avec le Buisson ardent de la croix (…) Est-ce que je me tiens avec une crainte respectueuse devant le mystère du Buisson ardent, devant l’énigme insondable de sa proximité jusqu’à sa présence dans l’Eucharistie, dans laquelle il se met vraiment entre nos mains ? Est-ce que je veille à ce que Dieu avec nous, dans sa sainteté, ne soit pas traîné dans la boue, mais qu’il nous élève à la hauteur de sa pureté et de sa sainteté ?
(…)
Le Règne de Dieu vient à travers un cœur docile. Tel est son chemin. Et c’est pourquoi nous devons prier sans cesse.
(…)
La terre devient « ciel » seulement si et dans la mesure où la volonté de Dieu y est faite… Comment la reconnaître ? Comment pouvons-nous la faire ? Les Écritures Saintes posent qu’au plus profond de lui-même, l’homme connaît la volonté de Dieu, qu’il existe une communion de savoir avec Dieu, profondément inscrite en nous, que nous appelons conscience (…) il existe une flamme doucement vacillante qui risque trop souvent d’être étouffée sous les cendres des préjugés gravés en  nous.
(…)
« C’est donc avec raison que le disciple du Christ demande sa nourriture au jour le jour, puisqu’il lui est défendu de s’occuper du lendemain. »
[citation de saint Cyprien]
(…)
De fait, les Pères de l’Église ont presque unanimement compris la quatrième demande du Notre Père comme une demande eucharistique.
(…)
La demande de Pardon est plus qu’un appel moral, ce qu’elle est aussi par ailleurs (…) Elle nous rappelle celui qui, par le Pardon, a payé le prix de la descente dans la misère de l’existence humaine et de la mort sur la croix. Elle nous appelle à en être reconnaissants, mais aussi à résorber, avec lui, le mal par l’amour, à le consumer par la souffrance.
(…)
Ce n’est pas seulement après la mort, mais en elle et durant toute sa vie, qu’il doit d’une certaine façon « descendre aux enfers », dans le lieu de nos tentations et de nos défaites, pour nous prendre par la main et nous tirer vers le haut.
(…)
Oui, nous pouvons, nous devons demander au Seigneur qu’il délivre le monde, nous-mêmes et les hommes, et les peuples qui souffrent en grand nombre des tribulations qui rendent la vie presque insupportable (…) que nous discernions le « Mal » comme la véritable adversité et que jamais nous ne soyons empêchés de tourner notre regard vers le Dieu vivant.

06.09.2008

Joseph Ratzinger-Benoît XVI, « Jésus de Nazareth » (4, Sermon sur la montagne)


Après avoir évoqué le baptême de Jésus, ses tentations, puis l’Évangile du Royaume de Dieu, Benoît XVI s’engage dans une méditation sur les Béatitudes et « la Torah du Messie ». Ainsi la pensée du pape poursuit-elle son chemin dans une élégante logique. Dans le chapitre précédent, il écrivait :

« … en parlant du Royaume de Dieu, Jésus annonce tout simplement Dieu, c’est-à-dire le Dieu vivant, qui est en mesure d’agir concrètement dans le monde et dans l’histoire, et qui y agit précisément maintenant. Il nous dit : Dieu existe. Et encore : Dieu est vraiment Dieu, c’est-à-dire qu’il tient les rênes du monde entre ses mains. En ce sens, le message de Jésus est très simple, il est totalement théocentrique. L’aspect nouveau et spécifique de son message consiste à nous dire que Dieu agit maintenant – que l’heure est venue où Dieu se révèle dans l’histoire comme son Seigneur lui-même, comme le Dieu vivant, ce qui dépasse tout ce qu’on a connu jusque-là. C’est pour cette raison que la traduction « Royaume de Dieu » est insuffisante, mieux vaudrait parler de la souveraineté ou de la seigneurie de Dieu. »

Le Royaume c’est lui, le Christ vivant, au milieu de nous (au milieu qui se trouve en moi, comme au milieu de toi et moi, comme au milieu, au centre, au coeur de tous les hommes). Lui qui nous parle, et que dit-il ? Ceci qui « synthétise la totalité de son message : « Convertissez-vous, car le Royaume (la seigneurie) des cieux est tout proche » (Mt, 4, 17) ». Ici le lecteur songe que cette proximité dans le temps est aussi une proximité dans l’espace, puisque c’est donc le Royaume lui-même qui parle, tout proche en effet – le lecteur songe que lorsque Simon-Pierre en prend conscience, après l’épisode de la pêche miraculeuse, il tombe aux pieds de Jésus, lui disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur » (Luc, 5, 8), une expression de peur qui est précisément l’amorce d’un réflexe de conversion.

En Matthieu, « Jésus s’assied sur la « chaire » de Moïse (…), un plus grand Moïse, qui étend l’Alliance à tous les peuples. (…) « La montagne » est le lieu de prière de Jésus, de son face-à-face avec le Père », elle est aussi, dit le pape, « le nouveau Sinaï », ce lieu où le prophète Élie « avait ressenti le passage de Dieu non pas dans la tempête, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans le murmure d’une brise légère » (1 Rois, 19, 1-13 – l’un des passages de la Bible qui me bouleverse le plus, par sa beauté sauvage et son infinie délicatesse).
Dans les Béatitudes, Jésus vient accomplir le Décalogue par le renversement des valeurs. Les paradoxes qu’elles présentent se retrouvent dans l’expérience vécue plus tard par Paul, rappelle le pape, par l’apôtre et ses disciples (« On nous traite de menteurs, et nous disons la vérité »…), Paul qui se présente comme un condamné à mort « livré en spectacle au monde, sans patrie, insulté, calomnié », et qui pourtant « fait l’expérience d’une joie infinie ».

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Les Béatitudes sont « une biographie intérieure de Jésus ». La voici, dite par Matthieu (5, 1-12) :

Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne, il s'assit, et ses disciples s'approchèrent de lui. Puis il ouvrit la bouche et se mit à les enseigner :

Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !

Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !

Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !

Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !

Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !

Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !

Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu !

Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !

Heureux serez-vous, lorsqu'on vous insultera, qu'on vous persécutera et qu'on répandra sur vous toute sorte de mal, à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux, car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.


Jésus, dit Benoît XVI, est « le vrai pauvre », il est « véritablement doux ; il est le véritable cœur pur qui de ce fait contemple Dieu en permanence. Il est l’artisan de paix, il est celui qui souffre par amour de Dieu ». Tel est le sens dans lequel il s’engage ensuite dans une lecture plus approfondie des Béatitudes, révélant les liens très intimes qui les unissent. Celle des « pauvres en esprit » ou « pauvres de cœur », est, nous dit-il, illustrée « avec une intensité extrême » par François d’Assise (nous reviendrons sur la figure de ce saint lors de notre lecture d’un autre ouvrage du pape, La théologie de l’Histoire de saint Bonaventure), dont l’exemple nous montre comment « s’opposer à la culture de l’avoir par une culture de la liberté intérieure », et « créer ainsi les conditions de la justice sociale ».

Ce Sermon est donc « une christologie cachée », qui peut ainsi se résumer : « l’amour est la vraie « morale » du christianisme. Ce dernier s’oppose bien sûr à l’égoïsme, il est un exode de soi-même, et c’est précisément ainsi que l’homme vient à lui-même. À l’inverse de l’image nietzschéenne de l’homme et de sa splendeur tentatrice, ce chemin semble au premier abord misérable, quasiment impossible à suivre. Mais il est le véritable chemin des hauteurs de la vie ; seul le chemin de l’amour, dont le Sermon sur la montagne décrit les joies, révèle la richesse de la vie, la grandeur de la vocation humaine »

S’inspirant d’un dialogue avec Jésus écrit par le rabbin Jacob Neusner, Benoît XVI médite ensuite sur « la Torah du Messie ». À la façon dont enseigne Jésus, démontre le pape, nous pouvons comprendre qu’il est lui-même la Loi, « la Parole de Dieu en personne ». C’est ainsi que le Jésus de l’Évangile de Jean rejoint celui des synoptiques. Par le Christ, la Torah, ou Loi de l’Ancien Testament, dans laquelle « les dispositifs politiques et sociaux concrets » appartiennent à « la sphère immédiate du sacré » et à « la législation du droit divin », se trouve changée en libre enracinement dans la volonté du Père : par la personne même de Jésus, nous pouvons apprendre « à discerner ce qui est juste et bon ».

Cette liberté, dont parle beaucoup Paul, est, nous dit le pape, « une liberté visionnaire », qui rend possible la transformation, l’adaptation à la diversité des situations historiques, de l’ordre social, « sans pour autant perdre de vue le critère éthique ».

« Dans les antithèses du Sermon sur la montagne, Jésus ne se présente à nous ni comme un rebelle ni comme un libéral, mais comme l’interprète prophétique de la Torah, comme celui qui ne l’abolit pas mais qui l’accomplit, et qui l’accomplit justement en assignant à la raison qui agit dans l’histoire son domaine propre de responsabilité. »

Prochain chapitre : la prière du Seigneur

photo : sur le Nil, le 20 janvier dernier à Assouan

03.09.2008

Joseph Ratzinger-Benoît XVI, « Jésus de Nazareth » (3, l’Évangile du Royaume de Dieu)

 

 

Où est le Royaume de Dieu ? Oh, je le sais bien, quand je le suis ! Il est mon être où résonne et rayonne l’Amour, il est moi qui ne suis plus moi, mon corps qui n’est plus mon corps, il est le cœur et son chant, son rayonnement depuis mon être,  depuis partout, à travers mon être, au-delà de mon être qui se surpasse aux dimensions cosmiques, qui se surpasse, vibrant de cette même joie qui dans le même temps creuse jusqu’à l’infiniment petit en lui, le creuse jusqu’à la source de toutes eaux douces et salées, jusqu’aux larmes de vie retrouvée qui montent en moi comme la mer.

Qu’est-ce que le Royaume de Dieu ? Où est-il ? C’est la question que pose Benoît XVI dans le troisième chapitre de ce livre. « Après l’arrestation de Jean Baptiste, Jésus partit pour la Galilée poclamer l’Évangile de Dieu », raconte Marc – autrement dit, par Matthieu : « l’Évangile du Royaume ».

Tant pis pour les hommes s’ils manquent de foi, disais-je dans la note précédente. J’aurais aussi bien pu dire : s’ils manquent de discernement, de subtilité, d’intelligence du cœur et de l’esprit. Car tout nous est donné, toute lumière sur ce qui peut sembler obscur. La plupart du temps nous somnolons, voilà pourquoi nous confondons la foi avec la croyance crédule, alors qu’elle est contemplation de la vérité dans l’éveil, et action de la vérité.

Traduire Évangile par Bonne nouvelle, c’est rester bien en-deçà de la dimension de ce mot, dit Benoît XVI. La « bonne nouvelle » est en réalité une parole salvifique. Un discours performatif, et non pas seulement informatif. Si Marc parle d’ « Évangile de Dieu », c’est pour bien marquer la différence essentielle avec les messages des empereurs, alors appelés évangiles. « Il s’agit ici de la parole de Dieu, qui est parole en acte ; elle fait advenir réellement ce que les empereurs ne font qu’affirmer sans avoir la capacité de le réaliser ».  (C’est ainsi, songe votre serviteuse, qu’une vraie parole d’amour et de vérité me transporte réellement au Royaume, me transforme même en Royaume).

Si le Royaume de Dieu est « le cœur du message de Jésus », on ne peut, montre avec beaucoup de finesse Ratzinger, le réduire à une eschatologie, ni à une pure intériorité de l’homme, encore moins à une sorte de projet politique de paix universelle. Le Christ nous le fait souvent comprendre dans les Évangiles, le Royaume, c’est lui. Le Dieu vivant, présent, au milieu de nous.

02.09.2008

Joseph Ratzinger-Benoît XVI, « Jésus de Nazareth » (2, les tentations)

Le christianisme a le sens de l’histoire. Benoît XVI explique dans l’avant-propos de son livre qu’il espère pouvoir publier une suite, en revenant dans un deuxième tome vers l’enfance de Jésus. Il lui a paru plus urgent de le présenter d’abord dans son activité publique. C’est ainsi que nous le suivons, dans ce volume, de son baptême jusqu’à la Transfiguration.

Le deuxième chapitre est donc consacré aux tentations de Jésus au désert, après que l’Esprit a descendu sur lui lors du baptême par Jean. Nous avons vu que ce baptême signifiait sa plongée dans le mal et la mort, l’épreuve de la compassion avec les pécheurs, et sa résurrection. Maintenant qu’il a accepté d’être homme parmi les hommes, il lui faut aussi connaître les tentations des hommes. Encore une fois, il s’agit d’une anticipation et d’une condensation de tout son parcours, montre le pape (et je songe à ma perception du langage de Dieu, fractal).

Benoît XVI observe avec attention chacune des trois grandes tentations auxquelles est confronté Jésus. Chaque fois, son analyse s’ouvre dans le temps en montrant en quoi ces tentations demeurent fondamentales aujourd’hui, et comment nous pouvons continuer d’être éclairés par la réponse que Jésus y apporte.

« Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains », dit d’abord le diable à Jésus, qui jeûne depuis quarante jours et a faim. Cette phrase contient un défi et même une mise en demeure : « si tu es le Fils de Dieu ». Jésus l’entendra plusieurs fois par la suite. Or Dieu n’a pas à se soumettre à une mise en demeure de l’homme. Et tant pis pour les hommes s’ils manquent de foi. DSC01913.JPGC’est l’essence de la deuxième tentation : non, le Christ ne se jettera pas dans l’abîme. Il n’a rien à prouver au diable, sauter dans le néant pour sauter dans le néant n’est pas son genre, il n’a rien à se prouver par un défi vain. Sa foi est bien plus profonde, qui lui fait oser une tout autre sorte de saut, un saut « dans l’abîme de la mort, dans la nuit de l’abandon », « exposé comme un être sans défense », « comme acte d’amour de Dieu pour les hommes ».
Concernant le pain, l’auteur rappelle les épisodes de multiplication des pains, et bien sûr « la dernière Cène, qui devient l’Eucharistie de l’Église et le miracle permanent de Jésus sur le pain », puisqu’il est « lui-même pain pour nous », et que « cette multiplication des pains durera de manière inépuisable jusqu’à la fin des temps. » Ainsi pouvons-nous comprendre la réponse de Jésus au tentateur : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (autrement dit – note de votre serviteuse – de toute parole d’amour et de vérité – toute inépuisable parole, dont l’homme se nourrira toujours).

Une troisième fois, le diable tente le Seigneur en lui offrant, cette fois, la domination du monde. « Tentation fondamentale », dit le pape, qui rappelle que « sans le ciel, le pouvoir terrestre reste toujours ambigu et fragile. Seul le pouvoir qui accepte le critère et le jugement du ciel, c’est-à-dire de Dieu, peut devenir un pouvoir orienté vers le bien. » La gloire que l’on peut obtenir sur terre est « une apparence qui se dissipe » (et, note de votre serviteuse, on sait combien notre temps idolâtre les apparences – notre temps n’en finit pas de se dissiper, à tous les sens).

La compassion du pape le pousse à s’interroger sur la raison pour laquelle, en effet, des hommes souffrent, manquent de pain, de nourriture, en ce moment même. « Pourquoi Dieu n’a pas créé un monde où sa présence serait plus manifeste », cela reste « le mystère de Dieu et de l’homme, que nous ne pouvons pénétrer. » Mais du moins constate-t-il que là où l’amour ne prime pas, « là où Dieu est considéré comme une grandeur secondaire que l’on peut écarter temporairement ou complètement, au nom de choses plus importantes », « alors ces choses supposées plus importantes échouent aussi », alors il n’y a plus de justice.

(Et je ne peux m’empêcher de penser que c’est justement la raison pour laquelle la présence de Dieu est ce qu’elle est, non pas discrète, mais au contraire très manifeste et très ardente, quoique nous y demeurions souvent sourds et aveugles : pour nous demander, pour nous prier d’aller vers lui, de monter vers lui, d’obéir à la vérité et à l’amour qui libèrent, car c’est ainsi seulement que nous pouvons être entièrement libérés, non par un Dieu qui pratiquerait en quelque sorte envers nous une politique d’assistanat, mais par un Dieu exigeant et amoureux, qui nous considère dans notre grandeur et nous demande le meilleur de nous-même afin de nous établir dans une joie véritable, et non pas dans un faux et confortable contentement).

« Dès lors, nous sommes confrontés à la grande question qui nous accompagnera tout au long de ce livre : qu’est-ce que Jésus a vraiment apporté, s’il n’a pas apporté la paix dans le monde, le bien-être pour tous, un monde meilleur ? qu’a-t-il apporté ? La réponse est très simple : Dieu. Il a apporté Dieu. »

Et la possibilité de le rejoindre.

01.09.2008

Joseph Ratzinger-Benoît XVI, « Jésus de Nazareth » (1, le baptême)

41o4UNPB7BL._SL500_AA240_.jpgJe suis en train de relire ce livre commencé par le cardinal Ratzinger et continué par le pape Benoît XVI. Je l’ai lu une première fois en juin 2007, lors de sa parution. Je me souviens du matin où je l’ai acheté. Je m’étais levée tôt pour aller prier à 8 heures avec les Franciscains de la rue Marie-Rose, à deux kilomètres et demie de chez moi. J’ai marché, longeant la prison de la Santé, passant devant l’ogre de la rue Tombe-Issoire. J’avais quitté le carmel quelques jours plus tôt, j’étais pressée comme une amoureuse de retrouver un moment de prière monastique. Quand je suis arrivée au couvent, j’ai appris que les frères, tout à fait exceptionnellement, s’étaient absentés pour la journée. Alors je suis allée à la librairie religieuse voisine, j’ai acheté les Fioretti et ce livre, Jésus de Nazareth. Le lendemain matin, je me suis de nouveau levée tôt, j’ai marché jusque là-bas, et je suis allée prier avec eux. (Oh, en parler me fend le cœur de nostalgie ! Je voudrais vivre cette vie !)

J’ai lu en deux jours le livre du pape, qui m’a paru très beau dans son naturel. Aujourd’hui je le relis, plus attentivement. La profondeur spirituelle de cet homme est telle que, même si je perçois sa parole de tout mon être, je serai incapable de la rendre dans des notes de lecture. Ce premier chapitre sur le baptême de Jésus, par exemple, m’a plongée dans la stupéfaction : ce qu’il développe, dans une parfaite modestie de ton, m’a en quelque sorte ouvert l’océan. Je ne l’avais pas perçu avec tant de force lors de ma première lecture, il y a quinze mois. J’en reste complètement bouleversée : comment a-t-il pu apprendre ça, ayant passé toute sa vie dans l’Église, à l’abri me semble-t-il d’une expérience du mal à laquelle des personnes comme moi ont pu être exposées, conscientes de vivre un enjeu spirituel immense mais sans parvenir, même en le développant dans un roman (Forêt profonde), à comprendre complètement de quoi il s’agissait ? La puissance de l’esprit est phénoménale. J’espère donner une idée de sa pensée, et le désir d’aller le lire. Je livrerai mes impressions de lecture au fur et à mesure, puis je les rassemblerai sans doute en une seule note.

 

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Dans son avant-propos, l’auteur précise sa volonté de dépasser les limites d’une certaine exégèse qui, à force de se soucier d’établir le « Jésus historique », en venait à conclure, avec Schnackenburg, que les Évangiles « veulent pour ainsi dire habiller de chair la figure mystérieuse du Fils de Dieu apparu sur la terre ». Voilà en effet un point absolument capital, sur lequel Benoît XVI répond très clairement : « les Évangiles n’avaient pas besoin d’  « habiller » Jésus de chair puisqu’il avait réellement pris chair ».

Même si la recherche historique livre peu d’éléments sur lui, Jésus n’est pas un personnage légendaire, rappelle-t-il. Le considérer ainsi reviendrait à abolir le christianisme (j’ai déjà eu l’occasion d’en parler ici, c’est bien ce que font certains auteurs, de façon assez sournoise pour recevoir l’approbation de certains prétendus catholiques). « Et incarnatus est », rappelle le pape, « par ces mots, nous professons l’entrée effective de Dieu dans l’histoire réelle. » Et il consacre son avant-propos à établir de fines considérations sur l’intérêt et les limites de la méthode historique, qui doit « traiter les paroles auxquelles elle a affaire comme des paroles humaines », prononcées dans un certain contexte – alors que la foi, qui permet d’entendre l’auteur biblique comme porteur d’une parole de Dieu, donne à cette parole une immense « plus-value intérieure », où « sont secrètement présentes les possibilités de son avenir et de son chemin ultérieur ».

Benoît XVI veut montrer que l’on peut chercher Jésus dans les Évangiles et y trouver « une figure sensée et cohérente ». Comment expliquer l’extraordinaire conviction des tout premiers chrétiens, après la mort de Jésus, et leur non moins extraordinaire capacité de convaincre et de se montrer créatifs dans leur entreprise ? N’est-ce pas que « la personne de Jésus brisait en effet toutes les catégories disponibles, qu’elle ne pouvait être comprise qu’à partir du mystère de Dieu ? » Si une telle considération dépasse les possibilités de la méthode historique, il reste profitable de lire les textes en se basant sur elle puis, grâce à la foi, de les ouvrir afin d’y trouver « quelque chose de plus grand » qui révèlera leur logique et leur « unité profonde ».

Après avoir précisé que « ce livre n’est en aucune manière un acte du magistère », et que « chacun est libre de [le] contredire », le pape, sans se départir de sa simplicité et de sa liberté de ton ni de son haut désir de vérité, entre dans son livre proprement dit. Une assez courte introduction rappelle l’espérance messianique portée par le Deutéronome. Un nouveau Moïse est promis. Mais qu’est-ce qu’un prophète ? Il faut le distinguer des devins et des faux prophètes si souvent dénoncés dans la Bible. Le prophète « nous montre le visage de Dieu et partant la voie que nous devons suivre (…) Il indique le chemin qui mène au véritable « exode », qui consiste à rechercher et à trouver dans toutes les voies de l’histoire la voie qui mène à Dieu, car c’est la véritable direction qu’il faut prendre. » Moïse a été jusque là le plus proche de Dieu, mais n’a pu voir son visage, comme il est raconté dans l’Exode (33). Ainsi c’est un prophète plus grand encore qui est attendu : ce sera Jésus. D’où Jésus peut-il tenir son enseignement ? « La réaction des auditeurs de Jésus était claire : cet enseignement ne provient d’aucune école. Il est radicalement autre que l’enseignement que l’on peut recevoir dans les écoles. Il n’est pas une explication selon la méthode de l’interprétation telle qu’elle est transmise par les écoles. Il est tout autre. Il s’agit d’un enseignement fait « avec autorité » (…) Il provient du contact direct avec le Père, du dialogue « face à face ». »

Le premier chapitre, consacré au baptême de Jésus, chemine dans l’exploration du sens du baptême pratiqué par Jean. Son processus de mort et de résurrection, par immersion puis sortie d’une eau tour à tour symbole de destruction et de vie, annonce précisément la fin du Christ. Voilà une première réponse à la question de savoir pourquoi Jésus, fils de Dieu, a besoin de se faire baptiser. Il s’agit d’une préfiguration de ce qui l’attend, et c’est Jésus lui-même qui le réclame, en signe d’ « adhésion sans réserve à la volonté de Dieu ».

Mais il y a bien plus, montre Benoît XVI. Car le baptême, la descente dans l’eau, est une façon de reconnaître ses péchés et de s’en délivrer. Que fait donc Jésus, qui est sans péché, par ce geste ? « Il inaugure sa vie publique en prenant la place des pécheurs ». Son baptême est « l’acceptation de la mort pour les péchés de l’humanité ».
Et maintenant je veux terminer cette première note de lecture sur son livre en citant in extenso ce paragraphe extraordinaire de Benoît XVI :

« Ainsi le baptême de Jésus est compris comme une répétition de la totalité de l’histoire, qui reprend le passé et anticipe l’avenir : l’entrée dans le péché d’autrui est une descente en « enfer » - non seulement, comme c’est le cas chez Dante, en spectateur, mais dans un mouvement de compassion, de transformation par la compassion, renversant ainsi et ouvrant violemment les portes des profondeurs. C’est une descente dans la maison du mal, une lutte avec l’homme fort qui retient l’homme prisonnier (et en effet, ne sommes-nous pas tous prisionniers des puissances qui nous soumettent à d’indicibles manipulations !). Cet homme fort et invincible à partir des seules forces de l’histoire universelle va être terrassé et ligoté par plus fort que lui, l’égal de Dieu, qui peut donc prendre sur lui toutes les fautes du monde et les endurer jusqu’au bout – sans rien laisser de côté, dans cette descente, de l’identité avec ceux qui sont tombés dans le péché. Ce combat est le  « tournant » de l’être, qui opère une nouvelle constitution de l’être, et qui prépare un ciel nouveau et une terre nouvelle. Sous cet angle, le sacrement du baptême apparaît comme un don faisant participer au combat de Jésus pour la transformation du monde, grâce au tournant de la vie qui est advenu avec sa descente et sa remontée. »