07.11.2009

Terre, Lazare, Arslan

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Ma langue est de la terre, que je bêche, retourne à pleines mains, pétris, arrose, où je façonne des blocs qui durcissent au soleil, dont je construis un palais fantastique, vivant, évoluant, toujours plus plein de ciel, composant l'être que je suis, serai, vais. Je suis immortelle, à jamais je vis, je vivrai dans ce palais où Dieu vient m'épouser.
Cet après-midi parlé avec Lazare de peinture, de photographie, d'écriture. Non pas en une conversation cultureuse mondaine, non pas de l'œuvre de tel ou tel, mais de la pratique. Puisqu'il écrit, puisqu'il peint, puisqu'il est photographe, l'était avant de se retrouver à la rue. La vie réelle. Consacrée et concrète, dans la question toujours de la survie, du loyer à payer, de la nourriture à trouver, du temps où dormir, du temps où se réveiller, du temps où travailler.
Arslan me parle, nous partageons la même vie. À peu de lettres près, Lazare. En ce monde schizophrénique, l'art ouvreur de portes et de fenêtres par où sortir de la mort, passer dans le royaume.


oeuvres d'Arslan : "Schizophrénie" et "Pessoa"


Arslan. Faire voir l'homme

DSC08853.JPGDSC08854.JPGDSC08855.JPGDSC08860.JPGDSC08863.JPGDSC08864.JPGDSC08869.JPGDSC08870.JPGDSC08871.JPGDSC08875.JPGDSC08877.JPGDSC08878.JPGPascal ; Nerval ; Maupassant ; Pessoa et Walser ; Strindberg ; Nietzsche ; Messiaen ; Xenakis ; Kafka ; Pound ; Prokofiev ; Lautréamont. Oeuvres de Yüksel Arslan photographiées à santralistanbul. (cliquer sur les images pour les voir en grand)

"Dans un temps fatigué, Arslan ne se résigne pas à perdre sa foi
en l'homme. Il explore, à travers une œuvre encyclopédique, le
chemin douloureux de l'art qui nous a fait errer de longs siècles
à la recherche de nous-mêmes. Il produit des documents qu'il
nomme des "artures" - à mi-chemin entre peinture et écriture.
Il travaille avec des couleurs naturelles. Sur des séries qui
représentent des années et des années de lectures,et touchent
à la préhistoire,à l'histoire sociale,à l'art,à la poésie,à la pensée,
aux sciences. Et il faut à Arslan une force peu commune pour
ainsi parcourir toutes les époques,et fabriquer son propre outil.
(...)
Arslan n'est pas un doctrinaire, mais un témoin. Il a lu des
centaines et des centaines de livres pour rencontrer en
l'homme un être menacé, fragile, instable. Il le débusque dans tous ses états,dans tous ses ébats.Il se penche sur l'esprit qui souffre comme
d ' autres se battent pour que l'on n'oublie pas les torturés,les massacrés,les enfermés.Les failles du système nerveux sont justement des fenêtres où l'on peut regarder la vie nue, des meurtrières à travers lesquelles l'on peut guetter la progression du seul ennemi qui vaille,la mort.
On s'est trop habitué à mettre en vitrine dans nos têtes un homme
d'opérette. On a trop macéré dans une vie culturelle aseptisée. Les
artistes eux-mêmes, pourtant chargés d'être des phares, de lever les
coins du voile,d'être vrais et de tout dire,s'en tiennent le plus souvent
à des images flatteuses d'un produit publicitaire. Il faut bien vivre,
disent-ils en enjolivant à tout va. Ce qui rend Arslan furieux : « Ils
n'osent rien. Avec leur puritanisme à la con ! »
Eh, bien, l'art, lui, Arslan le fécondera à nouveau. Dans une étreinte
sauvage.Il n'est pas là pour donner des explications,surtout pas pour
faire une œuvre de vulgarisation: le propos d'Arslan est une prise en
charge artistique.Sans concession.
On a parlé à son sujet d'art brut,c'est de l'art brutal.
Et le résultat est un émerveillement.
Arslan me fait penser à ces moines enlumineurs, ces copistes, ces
calligraphes qui, coloriant leurs miniatures au fond de leur cellule,
ramènent toujours les usages et les mœurs de ces siècles obscurs sur
fond d'or. Si on lui montrait ce côté religieux, Arslan éclaterait sans
doute de son grand rire ventral qui le secoue jusqu'aux larmes. Et
pourtant quelle impression de clarté, de beauté quand nous pénétrons
dans l'exposition qui réunit à Paris pour la première fois les 87 artures
de la série,c'est comme si cette œuvre constituait un endroit où l'on se
recueille devant nos tourments : cathédrale, mosquée ou édifice
rabelaisien ? Je souhaite à chacun de rencontrer cette lumière première,
qui ruisselle d'une fraternité universelle,qui brille d'intelligence.
Car notre temps de servilité a besoin de cet esprit libre. "
Jacques Vallet

texte inclus dans ce document : Arslan.pdf trouvé sur le site des Editions Hermaphrodite, ici

Arslan.jpg(cliquer pour lire)

Arture, c'est le mot plein de chair, de geste, de vie, inventé par Arslan pour dire ce qu'il fait : faire voir l'homme, dans les deux sens.

J'ai photographié une toute petite part de son travail sur les auteurs et musiciens, mais on voit aussi à santralistanbul ses fantastiques séries sur le capitalisme ou les maladies mentales.

une vidéo sur cette rétrospective : ici

un article de Marc Semo sur l'art à Istanbul aujourd'hui : ici


06.11.2009

Frai

 

Coeur d’enfant, bouton d’or,
Mon âme vogue sur le Bosphore.
Tous les bateaux du monde
Tremblent entre mes doigts,
L’eau sous leur quille ballotte,
Pousse, remonte par mes veines,
Tend mes lèvres, frai
De mots d’amour, ô porte
Ouverte où se fraie Dieu !
Tout temps déjugulé.


De vive voix

La première fois que j’ai parlé en public, j’avais treize ans, je réfutais le communisme de mes parents, je me disais anarchiste – à ma façon, bien entendu, car y a-t-il d’autre façon d’être anarchiste ? Mon père me dit « si tu veux, viens à la réunion du parti, tu expliqueras ça aux camarades ». Je me souviens des têtes incrédules des camarades assemblés dans le café-restaurant de Moussours, le chef de la cellule, tandis qu’une gamine impubère leur expliquait leur erreur, et surtout sa vision de la liberté, qui exigeait de ne faire allégeance à aucun système. Sans être pour autant individualiste, car ma vision comprenait un temps où chaque homme serait capable d’une telle liberté, et donc de vivre harmonieusement avec autrui et l’ensemble des autres sans qu’il soit besoin de réglementer la vie. En fait j’étais déjà chrétienne, chrétienne de la seconde venue, sans le savoir.

L’autre jour pendant ma conférence à l’université d’Istanbul, devant près de cent cinquante étudiants et quelques professeurs, j’ai observé leurs visages, enchantée de la fraîcheur que j’y voyais. À la fin, l’une des jeunes filles qui est venue me voir a collé sa joue contre la mienne pour nous prendre en photo avec son portable. Tous ces jeunes Turcs entendaient et parlaient le français, étaient pleins de gentillesse, de joie, et dénués de toute morgue. Je leur ai parlé de l’union de la chair et de l’esprit, de la nécessité de ne pas les dissocier, de ne pas dissocier non plus le discours et la vie, je leur ai parlé de la liberté, de la vérité, j’ai évoqué en passant Mevlana (Rûmî) et le christianisme. Quand, ainsi que je l’ai fait souvent ces derniers mois, je vais parler de Dieu à des chrétiens, nous entrons en enchantement de partager Dieu ; là je n’ai pas prononcé son nom mais nous avons tous compris qu’il était là, de les regarder il me venait, et de moi il revenait vers eux.

Quelques heures après, je devais parler à l’Institut français. Au dernier moment, j’ai décidé de faire plutôt une lecture. J’ai parlé quinze minutes peut-être, puis j’ai lu La Dameuse, en sautant quelques pages pour ne pas déborder sur le temps mais de façon à ce que soit comprise l’histoire entière, des premiers mots (« La neige ») aux derniers (« à l’aube »). Et en devant contenir mon émotion, souvent. Quand je me suis arrêtée, il s’est passé quelque chose que je n’avais jamais vu. J’ai relevé la tête et regardé mes auditeurs, la petite assemblée qui se trouvait là dans la médiathèque de l’Institut et n’avait pas fait un mouvement pendant toute la lecture. Ils me regardaient intensément, toujours sans bouger. Silence total. J’ai continué à les regarder, leurs yeux brillaient, je ne sais pas, c’était comme si nous étions tous en lévitation dans un univers en cristal. Je me disais qu’il fallait que je rompe ce charme, que je ne laisse pas durer cette sorte d’hommage involontaire, mais moi non plus je n’arrivais pas à faire ou dire quelque chose. Finalement un monsieur a dit, sans bouger, « c’est magnifique ». Puis le silence a repris. J’ai fait effort, j’ai dit des mots, en essayant de faire comme si de rien n’était, pour que tout redevienne normal. Ils continuaient à me regarder sans bouger ni rien dire, alors j’ai fini par dire qu’il devait être l’heure, Anne, la directrice de l’Institut, a dit qu’on ne l’avait pas vue passer, et tout le monde a pu se lever et s’en aller.


05.11.2009

Les soirées d’Istanbul


Tous les dîners furent animés de vives conversations politiques, notamment éclairées par les connaissances de Marc Semo, grand reporter à Libération, spécialiste de la Turquie. Ou d’intellectuels turcs présents, tel Ahmet Soysal, philosophe et traducteur de poètes turcs en français et de poètes français en turc. Les entendre plongeait dans la fascinante complexité de la vie politique turque, comme de toute la région. Je ne saurais rapporter correctement les propos échangés, mais j’ai demandé à Marc « Dis-tu cela dans tes articles ? Pourquoi les journalistes ont-ils souvent des choses passionnantes à raconter en privé, et pourquoi ne lit-on pas ces choses dans la presse ? » Il a vaguement argué qu’on manquait de place dans les journaux.

Marianne.jpgEn ce qui concerne la question un peu plus abordable des relations entre la France et la Turquie, je peux résumer sa thèse, qu’il développe avec beaucoup de clarté : la méfiance qui s’est récemment très accentuée en France vis-à-vis de la Turquie tient à un certain effet de miroir entre les deux pays. La révolution kémaliste, et son instauration d’un régime « jacobin », s’inspira directement de la Révolution française. Le culte de Kémal Atatürk correspond à celui de Marianne, selon Marc, en moins glamour.
mustafa-kemal-ataturk.jpgEncore que, dirais-je. Ce beau visage aux yeux bleus, partout exposé, séduit toujours les femmes (des jeunes filles à la sortie de Tünel m’ont accostée l’autre jour, elles vendaient des images de lui sur papier glacé) et sans doute les hommes aussi, par son côté féminin (ne dit-on pas qu’il était homosexuel ?)

Et je songe que la laïcité de la Turquie, comme celle de la France, s’est construite sur une volonté violente de détruire Dieu, et de le remplacer par le culte d’une lumière certaine, héritée des Lumières mais fondée sur bien des ténèbres idolâtriques. Le kémalisme est aujourd’hui fort menacé, comme on le sait, par l’islamisme. Et ce retour de la question de Dieu, et du sang qu’il pourrait faire couler, selon une logique maistrienne qui ne peut que hanter secrètement le citoyen laïcisé dans la violence, inquiète évidemment, voire épouvante, le Français éclairé comme le Turc éclairé.

« Le prêtre et le chevalier français sont parents, et l’un est comme l’autre sans peur et sans reproche » écrivait Joseph de Maistre dans Les soirées de Saint-Pétersbourg. Mais le Français aujourd’hui peut être inquiet, car contrairement au Turc, il a perdu son « sans peur et sans reproche ». J’ai oublié les pourcentages exacts que donnait Marc Semo, mais une enquête indique qu’une infime minorité de Français se disent prêts à mourir pour leur pays, alors que presque tous les Turcs, qui sont encore pleins de force vitale, s’y déclarent prêts.

Être prêt à mourir pour son pays, c’est aussi, spécialement quand on est écrivain, être prêt à mourir, au moins symboliquement, sur le plan de la visibilité, pour sa langue. L’état de la littérature française, en pleine collaboration avec le marché, idolâtre des prix « littéraires » et des médias devant lesquels elle s’agenouille, dit assez la culpabilité sans fin dans laquelle se roulent nos élites, et leur passion de se tromper politiquement, qui n’a fait que s’accentuer depuis la débâcle de 1940, mais dont il faut chercher les racines dans la fondation sanglante de notre République. (Mais voilà qu’aujourd’hui Orhan Pamük, contaminé lui aussi par la vanité moderne, inonde les librairies turques de son dernier livre… traduit en anglais !)

C’est un miroir très embrouillé que nous tendent les Turcs. Bien entendu la France et la Turquie ne sont pas le reflet l’une de l’autre, mais l’Histoire que nous partageons depuis des siècles et qui tend à nous remettre de nouveau face à face, rend tout possible, le meilleur comme le pire. Que faire ? Je fais mienne complètement la proposition, scandaleuse pour les hommes sans foi, de Joseph de Maistre dans l’ouvrage déjà mentionné :

DSC08991.JPG« Nous connaissons bien peu les secrets du monde spirituel, et comment les connaîtrions-nous, puisque personne ne s’en soucie ? Sans vouloir m’enfoncer dans ces profondeurs, je m’arrête à la proposition générale : que jamais il ne sera possible de prouver qu’une nation a prié sans être exaucée ; et je me crois tout aussi sûr de la proposition affirmative, c’est-à-dire : que toute nation qui prie est exaucée. (…) Prions donc sans relâche, prions de toutes nos forces, et avec toutes les dispositions qui peuvent légitimer ce grand acte de la créature intelligente : surtout n’oublions jamais que toute prière véritable est efficace de quelque manière (…) impossible de prier Dieu sans se mettre avec lui dans un rapport de soumission, de confiance et d’amour ; de manière qu’il y a dans la prière, considérée seulement en elle-même, une vertu purifiante dont l’effet vaut presque toujours infiniment mieux pour nous que ce que nous demandons trop souvent dans notre ignorance. Toute prière légitime, lors même qu’elle ne doit pas être exaucée, ne sélève pas moins jusque dans les régions supérieures, d’où elle retombe sur nous, après avoir subi certaines préparations, comme une rosée bienfaisante qui nous prépare pour une autre patrie. »

image (agrandissable) : Le Jugement dernier, mosaïque de la basilique Sainte-Sophie, Istanbul


J'arrive

 

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en attendant, il y a beaucoup à voir : ici


03.11.2009

Je suis celui qui est


DSC08783.JPGCe soir à l’Institut français, lectures par François Marthouret et Ferhan Sensoy de textes tirés de Suite à l’hôtel Crystal, d’Olivier Rolin, et de Rooms, recueil de textes d’auteurs divers réunis par ce dernier comme suite à son livre sur les chambres d’hôtel. Je n’ai lu ni l’un ni l’autre, mais j’ai entendu Olivier en parler ici à Istanbul, et tout particulièrement de la nouvelle qu’il a consacrée, dans le premier, à la chambre d’hôtel dans laquelle il se donne, en fiction, la mort. Ce texte, il l’a lu lui-même ce soir, au milieu de l’heure, et j’ai découvert que, contrairement à ce qu’il racontait, il ne s’y donne pas du tout la mort, mais parle seulement de le faire, au futur.

Et j’ai commencé à être très intéressée par ce qui se passait sur cette scène. Ont suivi deux lectures tirées du deuxième recueil. D’abord celui de Matthias Enard, qui s’empare du cadavre supposé de Rolin pour le jeter à la mer. Puis celui de Pierre Michon, où il est question de trafiquants de dieux et de Dieu qui semblent se prendre plus ou moins pour ce qu’ils trafiquent  (ils ne disent pas trafiquer, ils disent porter, mais ils trafiquent).

Enard est un employé, Michon, un sorcier de grand métier mais un sorcier, et Rolin… Rolin est un homme, un homme qui n’a pas fait quelque chose. J’avais hâte de le lui dire, de le prévenir. Il a disparu avec son éditeur, je ne l’ai pas revu de la soirée. Il est retourné cette année à Bakou, au lieu et à la période où selon sa nouvelle il aurait dû mourir, il est allé chercher ce qu’il ne sait pas bien qu’il n’a pas fait, et bien sûr il ne l’a pas trouvé.

Cet après-midi à la librairie DR j’ai parlé de la lumière de Marilyn et de celle de la montagne (puisque ce sont les deux nouvelles qui composent mon dernier livre traduit en turc), de ce et de ceux qui s’en prennent à elles, de la victoire de la "nature", celle de leur lumière, celle de l’amour - elles qui sont "nature" c'est-à-dire non dissociées de leur parler. J’avais oublié d’amener mon livre en français, je n’ai donc pu en faire une lecture, mais Cigan, ma jeune éditrice et traductrice, a lu en turc un extrait de chacun des deux textes, en terminant par le récit du viol dans La Dameuse. Un silence absolu s’est mis à régner dans la salle, que la fin de la lecture n’a pu rompre tout de suite, les gens sont restés un long moment tétanisés, avant de venir me dire la force de ce qu’ils avaient ressenti.

Eh bien justement, c’est la force des Turcs que j’aime. Leur force vitale qui paraît brute et rude, mais qui contient une grande noblesse. Ces hommes et ces femmes n’ont pas peur, ce sont des porteurs d’épée, et en même temps ils sont d’une grande générosité, pas du tout ostentatoire, au contraire, mais bien réelle, je le vois à maints détails du quotidien, j’en raconterai peut-être une autre fois. Ce matin je suis restée très longuement à Saint-Sauveur in Chora (voir les photos), je ne pouvais m’en aller de ce lieu. Ce que je trouve à Istanbul ressemble à cette vitalité du Christ arrachant les morts de leur tombe sans manières mais dans une infinie et secrète délicatesse.

Demain matin je parle à l’Université la plus ancienne de la ville, demain soir à l’Institut français. Ce soir dans la rue Istiklal un jeune homme français m’a demandé son chemin. Déjà la dernière fois que je suis venue plusieurs Turcs me prenaient pour une Turque. Comme je lui répondais en français, il était étonné (d’autant que je pouvais en effet le renseigner). Nous avons parlé un peu, il m’a dit : « demain soir je vais à l’Institut français écouter Alina Reyes, vous y serez peut-être ? »  « Ah ben oui, j’ai répondu, joyeuse de la coïncidence, justement, c’est moi ! »

Ensuite je suis partie dîner avec mes compagnons de festival, et j’aurais encore plein de choses à raconter, mais il est plus d’une heure du matin et je vais m’en aller songer tranquillement dans le blanc de la nuit.


01.11.2009

Ma langue


Vivement que je parle. Pour soutenir mon improvisation, j’ai noté dans mon petit cahier ces repères, ce fil rouge :

ATTENDU QUE LA VILLE M’INSPIRE
VOUS PARLER DE MON AMOUR
LE BOSPHORE ET HÉRACLITE
LES PÊCHEURS DE GALATA
L’ORIGINE DU MONDE
L’HOMME ET LA FEMME
LE PONT
« SOIS LA VALLÉE DU MONDE » LAO TSEU
ZEUS ET EUROPE
RÊVE SERPENT DE MER ET EAU DE LETTRES

... la suite à noter au fur et à mesure qu'elle me viendra

Pas vraiment le temps de raconter, aujourd’hui promenade en compagnie et dîner en bateau. À plus tard.
(et toujours les photos sur Carnet d'amour)

09:46 Publié dans Istanbul | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature

31.10.2009

Heureuse

 

Pour mon premier jour, j’ai eu toute l’après-midi de libre. Et j’ai marché toute l’après-midi, seule sous la pluie, circonvoluant dans les ruelles depuis Taxim jusqu’au pont de Galata. À me perdre souvent, ce qui me donnait le plaisir de demander mon chemin aux uns et aux autres. Même les dragueurs, même les vendeurs, même les travailleurs ombrageux dans les rues près du Bosphore, dès que vous leur demandez votre chemin, deviennent serviables, souriants et respectueux comme des anges.

J’ai acheté une carte postale pour mes amis de Cœur du 5. Comme c’était mon premier achat, je n’avais pas de monnaie, seulement un billet de cinquante que m’avait donné l’Institut Français. Alors le vendeur, très gentiment, m’a dit de prendre la carte sans payer. Je n’osais pas, la vendeuse s’y est mise, toute sourire aussi. Ils me l’ont mise dans une pochette et me l’ont tout simplement donnée.

L’eau dévalait dans les rues et les ruelles cabossées, j’avais la capuche de mon blouson sur la tête, en jupe, pieds nus dans mes sabots, j’étais heureuse. Je suis restée longtemps avec les pêcheurs, sur le pont. De nombreux oiseaux traversaient le ciel, des mouettes mais aussi des oiseaux en formations migratoires. J’étais heureuse.

Le soir nous avons dîné dans un bon restaurant turc (j’adore la cuisine turque), avec Olivier Rollin, François Marthouret, d’autres personnes bien sympathiques aussi, c’était agréable mais les écrivains, les journalistes, etc, font partie des gens qui ne peuvent pas comprendre ce que je dis, alors je ne parle pas trop. Ce n’est pas grave, je parle avec d’autres, ailleurs, où ça ne se voit pas, et puis je parle autrement ailleurs, ici par exemple, et quand je vais faire mes conférences, les jours prochains.

Ici il est une heure de plus qu’à Paris. Je me suis levée très tôt pour l’avion, je suis un peu fatiguée. Vous trouverez mes photos d’Istanbul ici, au fur et à mesure.

 

29.10.2009

Traversées

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À midi ce vendredi, je serai à Istanbul, pour une petite semaine... participant à un nouveau festival de littérature internationale, je donnerai une conférence à l'Institut français, une autre à l'Université (sujets non arrêtés, je trouverai sur place), participerai à une lecture en librairie, serai présente au salon du livre... et à de nombreuses mondanités, d'après le programme que j'ai accepté avec plaisir - cela me changera, et je trouverai bien le temps quand même pour me promener seule dans cette ville que j'aime tant...

À bientôt, de là-bas ou au retour.

La part de Dieu


DSC08476.JPGSœur Martine m’a conduite à l’entrée du couvent de Nevers. En découvrant la longue façade rectiligne, qui ne ressemble à rien de nos montagnes, le cœur de Bernadette s’est mis à battre avec le mien : « Voici donc la maison où je vais vivre maintenant avec Dieu ! » Bonheur, désir et émotion craintive, comme au moment d’arriver à un rendez-vous d’amour.

Puis nous sommes allées voir, au fond du jardin, la petite statue de Notre Dame des Eaux, que Bernadette aimait, parce qu’elle ressemblait à l’Apparition. Le lendemain de son arrivée, elle y a pleuré la perte de sa famille, de son pays, de sa vie d’avant.

DSC08491.JPGUn peu plus tard, je suis allée prier avec elle dans la chapelle. Dans sa châsse de verre, sous son léger masque de cire, elle semble en dormition. Vêtue de son habit de sœur de la Charité, doigts entrecroisés en prière sur sa poitrine, tête légèrement penchée sur la gauche, telle qu’elle s’est disposée, paraît-il, dans sa tombe. À la moitié de l’heure, je me suis levée, pour aller me mettre face au Christ.

DSC08509.JPGLe soir, avant de parler de Lourdes, j’ai dit ce que j’avais ressenti, en arrivant ici à Nevers. Et que les larmes de Bernadette devant Notre Dame des Eaux m’avaient rappelé ma conversation de la nuit précédente avec mon fils aîné, qui lit la Bible. La claudication de Jacob après son combat avec l’ange, m’avait-il dit soudain, en une magnifique intuition, c’est la part de Dieu, comme le morceau de la cuisse d’animal qui lui était dû en sacrifice.

DSC08504.JPGOui, ai-je songé, Bernadette, depuis sa naissance, a vécu à Lourdes son combat avec l’ange. Au cours d’une longue nuit qui s’est terminée avec la bénédiction de Dieu : pour elle, l’Apparition, Marie, l’Aurore. Et cette fin était un début, celui de son entrée dans la vie en Dieu, concrétisée par son arrivée à Nevers.

Tes larmes, Bernadette, pour la part que tu as dû laisser à Dieu.

Après la conférence, nous étions tous heureux. J’ai pu échanger avec beaucoup de personnes. Et notamment avec Mgr Deniau, l’évêque de Nevers, dont la présence m’a fort touchée. C’est un homme d’une très grande douceur. Nous avons parlé de Bernadette – il est l’auteur d’un beau livre sur sa vie à Nevers, Bernadette et nous. Il a évoqué mes livres avec beaucoup de gentillesse, et notamment mes lectures « en profondeur » de saint Paul.

Puis il est venu dîner avec nous, en petit comité. Nicolas, le directeur du centre, est revenu sur cette question de la part de Dieu. Ne crée-t-elle pas un manque ? a-t-il demandé. Non, ai-je dit, car la vie en Dieu donne toute plénitude. Le renoncement consenti, désiré, n’empêche pas le sentiment de la perte, perte de cette part de notre vie ancienne que nous avons laissée à Dieu, mais il donne la plénitude.

DSC08487.JPGAlors que dans « le monde » nous ne cessons de courir après une satisfaction qui toujours se dérobe, toute satisfaction laissant aussitôt place à une autre insatisfaction (et c’est le moteur de la société marchande, qui nous incite toujours à manquer, instaurant un infernal supplice généralisé), le renoncement, qui peut aussi s’appeler l’abandon en Dieu, supprime tout manque ("Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien"), toute insatisfaction, assume toute peine, est la clé du royaume de véritable amour : la part que j’ai laissée à Dieu, il me la garde.

 

photos (agrandissables) prises dans le jardin du Centre spirituel Sainte-Bernadette à Nevers


28.10.2009

Oraison

 

Avant même d’ouvrir les yeux, le matin, je suis en oraison. Dieu m’habite pendant mon sommeil aussi. Quand il m’arrive de me réveiller dans la nuit, je vois que j’étais en dialogue avec Lui. Je ne fais presque plus de rêves, toute la nuit je suis en dialogue et amour avec Lui. Nous sommes présents l’un à l’autre, nous sommes à l’autel, et c’est la surabondance de joie qui me réveille.

J’appelle cela oraison, mais ce sont trois expériences bien distinctes, que cette forme d’oraison en dormant, l’oraison libre à l’état de veille, et l’oraison dans la chapelle.

La prière est une sortie de soi vers le Tout-Autre, de même que le chant est sortie de la voix. C’est quand le chant sort de nous que le chant nous emplit. En expirant nous faisons le vide, la place où Dieu peut venir habiter à l’intérieur de nous. En disant, en chantant la prière, par la vocalisation nous expirons notre âme vers Dieu, de même qu’en mourant nous expirerons vers la Vie – et Dieu et la Vie viendront en retour en nous.

Dans l’oraison, cette longue prière silencieuse, nous expirons aussi, en esprit. Nous sortons de nous, nous mourons à nous-mêmes en nous projetant vers Ce qui nous attend, et que nous ignorons encore. Chaque oraison est une aventure imprévisible avec « Ce qui nous attend », qui est Dieu, donc aussi Ce qui vient à nous, à partir du moment où nous nous tournons vers Lui.

Et de même que dans le chant nous réalisons deux sortes de communion, l’une avec l’ensemble des autres chanteurs (ou auditeurs), l’autre avec la musique elle-même, dans l’oraison nous entrons en communion avec l’ensemble des hommes, et avec Dieu. L’oraison accomplie est un rapport surnaturellement vivant, celui de la Trinité, en train d’oeuvrer en nous. À la croisée de notre être, le Christ nous fait entrer en oraison, lui, le corps humain, le visage bien-aimé, l’Ami proche à travers lequel l’Esprit nous unit à Dieu.

Beaucoup pratiquent l’oraison dans une attitude physique de repli sur soi, cherchant Dieu à l’intérieur. Je le fais aussi, mais le plus souvent je la vis en ouverture, et je pense que choisir de s’offrir ainsi peut aider ceux qui souffrent de « sécheresse », de l’impression que rien ne vient. Quand je vis l’oraison à la chapelle, ma tête d’elle-même se tourne vers le ciel, souvent même je sens la main de Dieu saisir ma nuque pour l’incliner vers Lui, parfois à plus d’un moment au cours de l’heure. Je suis prête à recevoir la pluie de Dieu, qui vient alors instantanément. Je n’ai plus qu’à me laisser arroser et à écouter venir, du fond de mon être, les fleurissements.

Thérèse d’Avila aussi avait ce sentiment d’arrosage, et sa très riche expérience de l’oraison lui faisait conseiller sans cesse de ne jamais se décourager, car au fond, peu importe le temps qu’il faut : même si les résultats semblent décevants, on ne peut les juger tels hâtivement, car l’essentiel est de prendre ce temps pour Dieu, de façon gratuite. Et je crois que même s’il semble que rien ne se passe, quelque chose se passe toujours, si nous nous mettons en présence de Dieu. Élie le sait : Dieu n’est pas forcément dans les manifestations les plus spectaculaires. Il peut être dans un souffle léger, si léger que souvent nous ne l’entendons pas. N’empêche, Il était là, et sa présence ne peut pas ne pas agir. Il faut juste, comme Il l’a demandé à Élie, sortir de la grotte, sortir de soi d’abord. C’est une politesse, si l’on veut, envers Dieu. Dieu vient à nous, mais c’est la moindre des choses que nous sortions au moins sur le pas de notre porte, pour l’accueillir, comme Abraham a accueilli ses anges, aussi.

L’important dans cette attitude d’ouverture (au moins mentale), c’est la conscience claire de se tourner non vers soi où l’on cherche Dieu, mais vers un Autre, qui vient à nous. Dieu vient habiter en notre cœur, notre âme, notre corps, à la façon dont Jésus a pris chair en Marie. Il nous faut d’abord accepter sa venue d’en-haut, l’accueillir d’où Il vient, comme Il vient, en nous prenant sous son ombre. Alors oui, il se passe vraiment quelque chose. Un bonheur avec Dieu, inouï. Qui vous laisse, quand vous en sortez, en état de choc. Il ne faut pas s’en inquiéter, seulement le laisser résonner paisiblement. Toute votre vie, cela résonnera. Et comme pour toute expérience spirituelle, c’est votre vie, le fruit, les œuvres qu’elle donnera, qui confirmera (ou infirmera) que cette expérience était vraiment une expérience de Dieu.

L’oraison, c’est comme lorsque le bébé s’endormait contre ma poitrine, et que je restais assise sans bouger, une heure durant parfois, sans rien faire, juste à sentir son cœur contre le mien, sa chaleur sur ma chaleur, son odeur adorée, et le mouvement de sa respiration au plus proche de la mienne.

Quand je me réveille, chez moi, à la maison, le matin, j’entre en oraison, ou l’oraison entre en moi, enfin cela se fait tout seul. Pour cela, je me réveille bien avant qu’il ne soit l’heure de me lever, afin d’avoir ce temps précieux devant moi où ma pensée paisible, joyeuse, amoureuse, va librement vers Dieu, tel que je le vois « au ciel » et tel qu’Il se manifeste pour moi sur la terre, à travers des êtres ou des faits. C’est une oraison douce et très légère, mêlée de rêverie et de méditation, qui souvent se termine par un bond que je fais dans mon lit pour noter une petite prière qui m’est venue. Après quoi, la journée peut commencer.


27.10.2009

Lazare est à l’abri


DSC08418.JPGMerci, mon Dieu.
C’est la bonté de mes fils envers moi que je lui rends, c’est tout.
La bonté de Dieu qui est en eux quatre.
Les deux aînés, et leurs fiancées, qui m’ont hébergée tour à tour quand je n’avais plus d’appartement, quand j’errais dans la ville et dans mon désespoir, qui m’ont soutenue moralement, puis en se portant caution quand j’ai pu prendre de nouveau un appartement – il y a quelques années. Qui me donnent raison maintenant dans mon soutien à Lazare.
Et les deux derniers, jeunes adolescents encore, qui ont assisté ce matin à l’installation de Lazare, en étaient contents et ont donné d’eux-mêmes pour participer.
Merci aussi à O et à M qui, chacun à sa façon, me donnent raison aussi.
Maintenant, sa vie est à lui.
Mais bien sûr nous aurons l’occasion d’en reparler à propos de son livre, en son temps.

Bientôt sur vos écrans

fcf-livre_bat.jpgfcf-livre_bat,.jpgfcf-livre_bat,,.jpgLe documentaire intitulé "La face cachée des fesses" sera diffusé sur Arte le 10 décembre prochain. Je fais partie des personnes qui ont été conviées par les cinéastes à parler du sujet, après une visite thématique au Louvre. Un livre reprenant les oeuvres montrées et les propos tenus dans le film sera publié en même temps. En voici, en primeur, trois pages (cliquer pour les lire).

26.10.2009

S’engager et agir


J’ai revu Lazare. Et ça y est, je suis sûre que dans quelques jours, il ne dormira plus dehors. Nous parlons, nous nous mettons d’accord clairement pour tout ce qui est fait, y compris bien sûr le fait que je parle de lui ici : à quoi cela peut servir, non seulement pour lui, pour son moral, mais pour tout lecteur qui peut avoir à se sortir d’une difficulté et trouver courage dans son exemple, ou qui peut se trouver en situation d’aider quelqu’un qui est en difficulté. Il fait une très grande partie du chemin, c’est indispensable, mais j’en fais une aussi. Un peu plus grande que celle que l’on conseille aux bénévoles de faire avec la personne dont ils s’occupent, mais agir insuffisamment revient parfois à ne pas agir. L’administration seule est trop lourde, trop lente, trop impersonnelle. Il faut l’humanité de quelqu’un qui s’engage.

Quand j’ai été dans la détresse et quand j’ai eu besoin d’aide, moi, j’ai trouvé mes fils aînés. (Quelqu’un dans l’édition et la presse à qui j’avais demandé de l’aide, non pas en argent mais en travail, m’avait répondu : oui, je pourrais, mais non, je ne le ferai pas). Il y a des gens qui n’ont plus aucune famille, et d’un autre côté il y a des gens qui estiment n’avoir à secourir que leur famille biologique, ou leur famille d’intérêt, comme dans la mafia. Eh bien non, ce n’est pas ça, la vie.

Il paraît que de nombreux éditeurs étrangers s’intéressent déjà à Souviens-toi de vivre. Bon, s’il génère davantage de droits d’auteur qu’il ne m’en faut pour payer mon loyer, je sais à qui ils pourront profiter : à ceux que j’ai rencontrés à Cœur du 5, à ceux auxquels le livre est dédié.

 

Grâce


IMGA0335.jpgCette nuit j’ai fait des rêves merveilleux, si merveilleux qu’ils me réveillaient, dans un état de grâce extraordinaire, puis me rendormaient et continuaient. J’étais dans les rochers, dans l’eau, à Finisterre, en Galice, au bout du bout du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, où je fus à Pâques en 2007 (c'est la photo). Grande lumière, grande douceur, transparence de l’eau, vie partout. Un serpent de mer grand et gros comme un boa circulait lentement, passant jusque sur mes cuisses nues, mais je n’avais aucune peur, je savais qu’il ne me ferait pas de mal.

Ensuite j’étais sous l’eau, dans la beauté translucide, d’autres personnes étaient là, nous étions comme un équipage, et je respirais parfaitement, comme un poisson dans l’eau, cette eau était une eau de lettres.

Ce matin à Cœur du 5 bonheur de revoir tous ces amis, oui je les aime, ils me donnent leur grâce d’êtres à nu, c’est ce que je cherche, les êtres à nu, et tout le monde est si habillé en ce monde ! À la montagne aussi j’aime parler avec les êtres à nu, les plus simples, ceux qui vivent en direct avec la nature. Car le dehors, la Création, et même la rue déploient en l’être toute une richesse inouïe, que nous ne savons pas voir, le plus souvent.

Quelqu’un a parlé de la grippe A, du vaccin contre cette grippe, j’ai dit que je trouvais qu’il fallait refuser ce vaccin. Mais toi t’en as pas besoin, a dit Claudius, le dormeur des quais, tu repousses toute grippe, toi ! C’est vrai, j’ai dit, parfois elle essaie de m’attraper, mais elle s’y sent pas bien, elle repart vite ! Quand il a su que je partais à Istanbul, il voulait se mettre dans ma valise, Didier le dormeur d’Austerlitz aussi, j’ai promis de penser à eux tous et de leur envoyer une carte postale.

Nico arrive et me raconte qu’il prépare avec deux danseuses un spectacle mêlant danse vivante et réalité virtuelle interactive. Je pense à cet Asiatique à barbe blanche qui bougeait avec des gestes de chorégraphie, tout à l’heure, au square, dans le rond des tout-petits, s’accompagnant de temps en temps du mouvement d’un cheval de bois auquel il donnait l’impulsion.


25.10.2009

Pascal, Hubert, Lazare…


La dernière fois, nous avions juste échangé quelques mots, un sourire. Aujourd’hui il était assis à la même place sur le trottoir, faisant la manche. Je lui ai dit mon prénom, il m’a dit le sien : Pascal.

Contrairement à ce qu’on croit parfois, ce n’est pas parce que des gens vivent dans la rue qu’ils ont envie qu’on les interroge sur leur vie. Pas plus que nous n’avons envie de raconter la nôtre au premier venu. Ils aiment bien parler et échanger, comme tout le monde. Et souvent, sur la situation du monde. Parce que ça les intéresse tout particulièrement, de penser le monde dans lequel nous vivons, et qui les a jetés dans la rue. L’autre jour, un autre Pascal rencontré sur un autre trottoir, m’en a parlé une demi-heure durant, aussi. Très informé, très réfléchi, sur la situation nationale comme sur la situation internationale.

Mon doux et cabossé Pascal de ce matin s’est levé et nous avons conversé, fort longtemps. D’abord il m’a expliqué ce qu’il a lu dans Sciences&Vie, à propos de l’éloignement périodique du soleil par rapport à la terre, qui menace – je résume – de donner un prochain hiver très froid. Mais lui, comme bien d’autres, ne veut pas aller dormir dans les foyers. Il m’a raconté ce qui s’y passe. Que d’autres m’avaient déjà raconté, mais chacun a sa façon de le percevoir. Les alignements industriels de lits dans d’immenses dortoirs. Les vols, pendant qu’on dort. La promiscuité vraiment difficile avec tous ces hommes qui ont avalé un litre et demi de vin en vingt minutes, dans la file d’attente, sachant qu’à l’entrée ils seront fouillés et ne pourront plus boire de toute la nuit.

Moi, dit Pascal, je ne bois pas tant que ça. Son visage contredit un peu ses paroles, mais bon, comme il dit en montrant les immeubles autour de nous, il y en a derrière qui boivent bien autant,  whisky et compagnie. Il dit qu’en Hollande il n’y a pas de gens qui mendient dans la rue, qu’on s’est organisé pour les loger, on a même transformé des containers de camion en logements, en y perçant porte et fenêtre et en y amenant l’électricité. Il demande ce que fait notre gouvernement. Me parle de la démographie et de la crise, comment se fait-il que des gens qui ont fait l’ENA ne prévoient pas tout ça, dit-il, soient incapables de gérer ça ?

Lui il dort dans un parc, sous un petit abri, un auvent qui le protège de la pluie. Sauf si le vent est contre lui. Ce n’est pas grave, ajoute-t-il, positif, il suffit d’aller ensuite au lavomatic faire sécher le duvet. Il a dans son sac un petit réchaud, de quoi se faire un peu de cuisine, comme ça il peut se faire plaisir de temps en temps. Il a demandé le RSA dès sa mise en œuvre, il ne l’a toujours pas, son assistante sociale ne peut pas lui expliquer pourquoi, ni pourquoi sa demande de logement, depuis quatre ans, n’aboutit à rien. Sa situation n’a absolument pas changé, quand il peut il fait des travaux saisonniers, sinon c’est la manche, personne ne peut lui dire pourquoi. Dans dix ans on sera peut-être encore là à en parler, dit-il.

Il a un tatouage dans le cou, le A de l’anarchie dans un cercle, on dirait l’Alpha et l’Oméga que je regardais tout à l’heure après la messe, dans la chapelle latérale où je m’étais retirée. Le P. Hubert a fait une forte homélie, disant que l’aveugle de Jéricho qui crie sur le bord de la route est comme tous ceux qu’on veut faire taire, en ce monde, qui dérangent les médias et la vision faussée du monde qu’ils nous donnent.
Pascal et moi nous nous sommes dit au revoir, il souriait toujours, tout doux lui aussi, et fort dessous, comme Hubert.

Au retour je trouve des nouvelles de Lazare, sa façon de parler a tellement changé que je lis et relis son mail avec le sentiment d’être devant un phénomène miraculeux. En même temps il agit, et oui, tout est en train de s’arranger, de par lui-même.

Après la communion j’ai senti que le corps du Christ était réellement en moi, qu’il se déployait en moi, que je le porte, que je le suis. Et alors, on sait quoi faire, quand on sent ça, et on se donne tout entier pour le faire de son mieux. La foi soulève les montagnes, les montagnes qui viennent du feu qui bouge sous la terre, et pour qu’elles sortent, pour qu’elles se soulèvent, c’est simple et c’est en même temps un travail gigantesque, depuis le feu qui brûle au fond de vous.


Fous de Dieu (à propos de l’aveugle de Jéricho)


Ce qu’un être humain fait pour rejoindre Dieu paraît toujours fou, étrange, voire stupide, voire inconvenant. Voyez ce mendiant aveugle, Bartimée. Alors que Jésus sort de la fameuse ville, accompagné de ses disciples et d’une foule nombreuse (bientôt l’entrée à Jérusalem !), ce pauvre hère, assis au bord de la route, se met à hurler après lui, réclamant sa pitié.
Quelle misère. Ils l’ont bien compris, ceux qui ont écrit ce negro spiritual, traduit en français par Marguerite Yourcenar :

L’aveugle, il s’tenait sur la route,
L’aveugle, il hurlait sur la route,
Il hurlait : « Sauve-moi, Seigneur ! »

Il hurlait : « Seigneur, sauve mon âme ! »
L’aveugle, il s’tenait sur la route,
Et il hurlait : « Sauve-moi, Seigneur ! »

« J’sais pas où tu es, mais j’espère ! »
L’aveugle, il hurlait sur la route.
Il hurlait : « Sauve-moi, Dieu not’Père !
J’sais pas où tu es, mais j’espère ! »

« Tu m’laveras tout blanc comme la neige ! »
L’aveugle, il hurlait sur la route.
« Seigneur not’Père, quand te trouverai-je ?
J’suis lavé dans ta blanche neige ! »

L’aveugle, il s’tenait sur la route,
L’aveugle, il hurlait sur la route.
Il hurlait : « Sauve-moi, Seigneur ! »

Il hurlait : « Seigneur, sauve mon âme ! »
L’aveugle, il s’tenait sur la route,
Et il hurlait : « Sauve-moi, Seigneur ! »


Ah oui, quel spectacle. Autour de Jésus les gens l’interpellaient vivement pour le faire taire, mais il criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! », raconte Marc (10, 46-52)

Alors Jésus s’arrête.

C’est que, voyez-vous, cet homme prie. Et sans aucune retenue. Il crie vers le Sauveur. En public, oui. Les autres sont indignés. Mais lui, l’aveugle, le mendiant, peu lui importe de sauver les apparences, ce qu’il lui faut, c’est sauver ses yeux, sa vie. Foule ou pas foule, il crie dans sa nuit comme d’autres crient dans le désert. Assis au bord de la route, pétrifié par son sort, il crie comme crieraient les pierres.

« Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront », dira un peu plus tard Jésus, parlant de ses disciples lors de son entrée messianique à Jérusalem (Luc, 19, 40).

Peut-être l’aveugle, malgré sa grande misère, ou grâce à elle, a-t-il compris quelque chose avant tous les autres ? Peut-être a-t-il « vu » avec une acuité toute particulière qui passe là ?

Jésus entend son appel et s’arrête.

Jésus prend le temps de s’arrêter, comme toujours quand il le faut.

« Appelez-le », demande-t-il.

Comme il est bizarre, lui aussi. Cet aveugle est aveugle, voyons ! Ne serait-il pas plus naturel que celui qui voit aille vers l’aveugle ? Jésus n’a-t-il pas pourtant montré, à maintes reprises, qu’il n’hésitait pas à aller vers ceux qui lui demandaient secours ?

Mais décidément c’est à n’y rien comprendre, aussitôt qu’on lui a transmis l’appel de Jésus, voici que l’aveugle jette son manteau, bondit et court vers lui ! Pour un peu, on se croirait dans un sketch comique. C’est le monde à l’envers. Comme si une sorte de super-héros fringant s’était caché sous le manteau du mendiant.

Il n’a rien, mais jette tout ce qu’il a, son manteau. On voit la scène d’ici : il n’y voit rien, mais bondit et court droit à travers la foule vers Celui qu’il a prié, et qui l’a appelé.

Jésus lui dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? — Rabbouni, que je voie. »

Oh, mon Dieu. Ça pleure en moi quand je lis ça. Ne dirait-on pas Marie Madeleine au jardin, le matin de Pâques. Il a fallu que le Christ l’appelle, elle aussi, pour qu’elle ouvre les yeux, le reconnaisse. Et alors : Rabbouni ! Le même mot respectueux et tendre.

Après la traversée de la nuit, après l’épreuve mortelle, après le dépouillement, le salut. « Va, ta foi t'a sauvé. » Il ne dit pas « tu es guéri », il dit « ta foi t’a sauvé ». C’est son dernier miracle avant d’entrer dans sa Passion, et c’est le miracle qu’il nous laisse comme un message : le miracle que Dieu nous apporte en vérité, ce n’est pas la guérison, mais le salut.

Dieu n’est ni médecin ni sorcier, il est sauveur. Parfois nous avons besoin d’un médecin, mais toujours nous avons besoin de Cela qu’on appelle Dieu. Parfois nous croyons avoir besoin d’être guéri, alors que nous avons besoin d’être sauvé. Et qu’il nous faut pour cela tout simplement nous tourner vers Dieu et l’appeler de toutes nos forces.

Même un aveugle peut faire cela. Car la foi qui sauve, c’est dans le cœur qu’elle se trouve. Et rejoindre Dieu, c’est rejoindre l’amour.
Aussitôt l'homme se mit à voir, et il suivait Jésus sur la route.
Comme c’est simple.